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Artiom Loskutov : le pop-art est plus efficace que le combat frontal

Entretien avec le créateur des « Monstrations » de Novossibirsk : comment les fonctionnaires de police se débrouillent pour augmenter leur paye et pourquoi un carnaval vaut mieux qu’une opposition grise mine.

Artiom, le verdict contre Alekseï Bornikov, l’officier des services spéciaux qui a tenté, il y a sept ans, de vous faire arrêter pour détention de stupéfiants, vient de tomber : il est condamné à 8 ans de prison à régime sévère, et justement pour trafic de stupéfiants. Triomphe de la justice ?

– Je ne pense pas. Bornikov est effectivement un de ces agents du Centre de lutte contre l’extrémisme qui ont essayé en 2009 de me mettre une affaire d’herbe sur le dos. J’ai passé presqu’un mois en prison, je m’attendais à prendre jusqu’à trois ans, et puis j’ai essayé devant la justice de prouver mon innocence, je n’y suis pas parvenu, mais j’ai eu la peine minimale, une amende de 20 000 roubles. A chaque audience du tribunal, Bornikov arrivait dans une nouvelle voiture de luxe : Infiniti, Nexus. J’ai eu plus tard des contacts avec des gens que Bornikov avait fait enfermer, le scénario était toujours le même : on les accuse de trafic d’héroïne, et puis on essaie de leur extorquer de l’argent contre une libération. Quelques années plus tôt, il s’était fait prendre pour une histoire d’héroïne. Avec lui, le pourcentage d’affaires élucidées augmentait, mais apparemment il était sous surveillance. Mais la justice n’a rien à voir là-dedans. La justice triomphera quand on mettra en liberté les gens qu’il a fait arrêter.

Cela fait déjà douze ans que vous organisez les « Monstrations ». Et pendant tout ce temps-là ou presque, vous avez eu des procès. Et cette année, on a un peu l’impression qu’ils vous ont pour de bon coupé l’oxygène.

La pression augmente, mais couper totalement… non, je ne crois pas.

On vous a encore fait un procès…

– Et même deux. Et l’an dernier j’ai eu trois procès avec deux arrestations. Cette fois je n’ai eu qu’une amende. Il y a deux affaires, dans l’une j’ai été condamné, dans l’autre j’ai été acquitté. Du coup on ne comprend pas très bien qui reste maître du champ de bataille.

Et comment se fait-il que la « Monstration » ait d’abord été autorisée, et qu’elle ait ensuite été déclarée illégale ?

– L’autorisation vient du pouvoir local, l’interdiction des forces de sécurité : police, Centre de lutte contre l’extrémisme, FSB… Je ne peux pas savoir qui est à l’origine, mais de toute évidence, ils font cela sur ordre de Moscou et au mépris des accords que nous avons passés avec le maire, avec le gouverneur, avec le département de la culture… Le gouverneur disait à peu près : nous n’avons rien contre votre projet, et si la police est contre, ce n’est pas à moi de le commenter. C’est une lutte interne qui se déroule, et nous sommes bien loin d’être là les principaux joueurs… Ajoutez à cela l’Église qui veut renforcer son influence. Et les activistes orthodoxes qui ne représentent sans doute pas l’Église, mais qui ont certainement quelqu’un derrière eux. Il existe une organisation qui s’appelle « Le concile du peuple », ils ont voulu jadis empêcher l’exposition « Art interdit » dont le commissaire était Andreï Erofeïev. A Novossibirsk, son groupe local est dirigé par un odieux activiste qui compense je ne sais quels problèmes personnels par son militantisme social. Mais ces derniers temps, il est passé à la vitesse supérieure et a commencé à s’en prendre non seulement aux « satanistes » et aux athées, mais aussi au maire et au gouverneur en reprochant aux autorités d’avoir autorisé la « Monstration » : avec leur bénédiction, on allait carrément avoir un nouveau Maidan, disait-il !

Mais pourquoi ont-ils tellement peur de vous ? Pourquoi tant d’énergie contre des gens qui se contentent de dessiner des affiches amusantes et de faire des blagues ?

Cela dépend. Certains voient dans la « Monstration » une possibilité de faire descendre les gens dans la rue, un acte révolutionnaire, carrément. C’est stupide, évidemment. Pourtant, si on regarde tout cela comme une gymnastique citoyenne, comme une façon d’apprendre aux gens à exprimer leur protestation, alors la « Monstration » a effectivement une fonction éducative. Souvenez-vous de l’impressionnant meeting pour la défense de l’opéra « Tannhäuser ». C’était pratiquement la seule fois que quelque chose de sérieux était organisé contre les activistes orthodoxes.

Et pourquoi tant d’obstination à faire pression sur vous ? Je me souviens avec quel enthousiasme ils ont mordu à votre déclaration sur la fédéralisation de la Sibérie, sur la fondation en Sibérie d’une autonomie culturelle nationale. Il était pourtant clair que c’était un jeu, une plaisanterie.

Naturellement. Mais après cette plaisanterie, nous avons eu de sérieux problèmes. Il existe une loi sur la lutte contre le séparatisme, il existe des bureaux dont la fonction est d’enquêter sur les délits de ce genre… Tout cela est logique.

Cela veut dire que ces gens ne comprennent pas la plaisanterie…

Mais si, ils la comprennent très bien. Mais ils ont besoin de faire du chiffre pour augmenter le taux d’affaires élucidées. C’est la même histoire qu’avec les poursuites pour des publications sur les réseaux sociaux. Pensent-ils vraiment lutter contre l’extrémisme en trouvant 100 posts sur des forums plutôt que 50 ? A quoi cela peut-il servir ? Et ensuite ils diront qu’ils n’ont rien fait de mal, que c’était la faute du système, qu’il fallait bien qu’ils fassent du chiffre.

– Ils pourraient encore vous reprocher d’offenser les sentiments des croyants.

– S’ils pouvaient le faire, ils l’auraient fait depuis longtemps. Au moindre soupçon d’offense à la religion, tout le monde court tout de suite chez le procureur. Bon, d’accord, essayez de porter plainte contre notre slogan « L’enfer est à nous ». Où est le blasphème ? Dans l’emploi du mot « enfer » ? Alors il faut le rayer de tous les dictionnaires !

Artem, pourquoi sont-ils soudain devenus tous aussi susceptibles ?

– C’est une tendance. Je soupçonne que cet activisme de droite effréné est copié sur le modèle américain. Le combat contre le mouvement LGBT, tout le reste, c’est exactement la même chose, ce n’est pas nous qui avons inventé cela.

Donc au fond, ils combattent l’influence américaine, mais ils se conduisent exactement de la même façon.

Oui, il y a une sorte d’internationale de l’obscurantisme. Mais il ne s’agit pas seulement de l’Église orthodoxe russe. Les centres de désintoxication pour toxicomanes sont un réservoir de clientèle pour les groupements religieux – pentecôtistes, néo-pentecôtistes… Dans ce que l’on appelle les Églises protestantes, 95% des membres sont d’anciens toxicomanes ou des parents de drogués. Ils remplacent une addiction par une autre, la religion, et deviennent tout aussi « accros », ils vendent leur appartement… A un moment on leur demande de verser une part de leurs revenus, on leur dit que c’est pour la construction d’une nouvelle église, et puis le frère Machin va leur raconter comment sa fille a fait don de son appartement, et comment Dieu le lui rendra, et maintenant chez eux tout le monde a son appartement… C’est un vrai business, et ça ne peut pas fonctionner autrement s’ils veulent être concurrentiels.

– Vous parlez de façon assez dure de l’Église, des autorités, de la police, mais en même temps les mots d’ordre de la « Monstration » ne sont pas du tout agressifs. Les gens qui viennent là ne sont manifestement pas des casseurs. Il y a ceux qui descendent dans la rue pour dire « Nous sommes contre », « Nous exigeons… ». Mais là, on descend dans la rue pour s’amuser.

– C’est ce qu’il faut. Des actions de protestation peuvent aussi se dérouler dans un esprit de carnaval. Marcher avec des visages lugubres n’intéresse personne. Il y a bien sûr des radicaux qui cassent des vitrines, mais en majorité, les gens viennent pour se distraire. Il y a des chars avec d’immenses caricatures des hommes politiques, comme en Allemagne. On tape sur des tambours, on danse, comme à New York. A Amsterdam, les gens font des meetings en barque sur les canaux. C’est du spectacle, on veut se faire remarquer.

C’est donc avant tout un carnaval ?

Mais bien sûr. C’est l’une des principales raisons du succès de la « Monstration ». Dans notre ville, il n’y a presque plus rien. Il y a nous, il y a « Znaki », une sorte de festival des contre-cultures. Il y a un concours de bulles de savon. Jadis on pouvait lâcher des lampions, mais c’est interdit maintenant à cause des risques d’incendie. Il y a un festival des fumées colorées : on fait de belles fumées, on se photographie, on a fait la fête.

Mais ce sont malgré tout plutôt des projets commerciaux. Dans votre esprit, il s’agit de bien autre chose, d’un geste spécifiquement créatif dans le style des révolutions étudiantes de 1968. C’est dans ce courant, manifestement, que vous vous inscrivez.

Bien sûr, c’est là que la « Monstration » prend sa source. Quand les étudiants écrivaient sur les murs de Paris « Tout le pouvoir aux poètes » et « Il est interdit d’interdire », je n’étais pas encore né, mais j’aimerais beaucoup connaître quelque chose d’analogue. Chez eux, cela n’a rien donné, mais c’était très gai. Évidemment, c’est un peu utopique d’imaginer que nous pourrions faire la même chose à Novossibirsk, dans cet espace dépourvu de toute culture… Ce n’est même pas Ekaterinbourg, qui a connu jadis le beau succès du festival de rock de Sverdlovsk (appellation soviétique de la ville d’Ekaterinbourg- NdT). Ou Krasnoïarsk qui est un haut lieu de l’art contemporain. A la fin des années 1980, on a construit là un musée Lénine dont personne n’avait besoin, mais qui est immense, plein de technologie moderne, et qui est devenu un centre d’art contemporain. A Novossibirsk, rien qui ressemble de près ou de loin à ça. Voilà pourquoi les gens sont prêts à se battre sérieusement pour la « Monstration ». Qu’on l’étouffe, et il n’y a plus rien.

N’avez-vous pas essayé d’organiser des « Monstrations » dans d’autres endroits ? à Moscou, par exemple ?

Je crois que les problèmes que j’ai à Novossibirsk viennent principalement de Moscou, et là on serait encore plus strict pour les autorisations et tout le reste. Et Moscou est quand même une ville saturée sur le plan de l’offre culturelle, ce n’est pas le désert que nous avons à Novossibirsk.

– Mais à l’évidence, c’est l’esprit de la « Monstration » qui soufflait à Moscou en 2012 au moment des manifestations sur la place Bolotnaïa ou du mouvement « Occupy Moscou ». Tous ces slogans « Vous ne nous représentez pas », ou encore « Ne faites pas trop bouger le bateau, notre rat a le mal de mer », c’est exactement le style de la « Monstration ».

Oui, au fond il s’agit de la même chose. Avant Bolotnaïa, combien de personnes descendaient dans la rue à Moscou ? Trois mille au maximum, surtout des opposants convaincus. Et tout d’un coup ils sont cent mille. On comprend qu’il leur fallait une façon plus directe de s’exprimer, ils ne voulaient pas avoir l’air d’adversaires enragés du régime, l’auditoire n’était pas le même. Et cette façon nouvelle, cette langue nouvelle sont apparues. Et si cela se limitait à des jeux de mots, à des plaisanteries, ce n’est pas la faute de la langue. Sur les réseaux sociaux, il y a tous les jours des concours de jeux de mots sur la nouvelle loi liberticide, il faut bien que les gens supportent tout ça. Quant à descendre dans la rue et dire très sérieusement « Poutine dégage ! »… Il ne va pas partir, c’est absurde de le réclamer.

Il y a quelques années, j’ai été frappé par l’histoire des créateurs du dessin animé Beavis et Butt-Head. C’était une microsecte anarchiste de trois personnes, ils faisaient un journal underground ultraorthodoxe. En fin de compte l’un est mort, l’autre a plongé dans la drogue et le troisième a dit « Maintenant je vais vous montrer la vraie anarchie », et il a sorti « Beavis et Butt-Head », avec lesquels ont grandi quelques générations. A travers ces deux personnages débiles, il a exprimé ses idées, sa relation au monde de façon bien plus efficace que par un journal anarchiste photocopié ou dans un meeting. Le pop-art est tout simplement plus efficace que le combat frontal.

Auteur: Yab Chenkman.

Traduit du russe par Jacques Duvernet.

Source: « Поп-арт эффективнее лобовой борьбы ».

Publié dans Novaya Gazeta le 20 juillet 2016.

Source Photo: Wikipédia.

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