Forum Gaïdar: L’école de demain

Le Forum Gaïdar a proposé de transformer les enseignants en éducateurs.

Quel sera le futur de l’école ?

Le Forum Gaïdar, qui s’est tenu du 13 au 15 janvier à l’Académie nationale d’économie et de la fonction publique en présence du chef de l’État, a essayé le dernier jour des travaux de définir ce que serait l’école de demain en Russie. Il semble qu’elle implique un renforcement du travail éducatif de la part des enseignants, une moindre immixtion de la part de l’administration et des méthodes d’apprentissage rénovées.

Natalia Tretyak, premier vice-ministre de l’Éducation nationale, en a exposé les grandes lignes.

Serait tout abord créé un espace éducatif unique, non pas uniforme mais garantissant une égalité d’accès à un corpus donné de connaissances, indépendamment de l’état de santé et du lieu d’habitation de l’élève. Celui-ci, en second lieu, se verrait offrir un parcours éducatif individualisé (elle n’a rien dit, à cet égard du coût d’un tel modèle ni de l’existence ou non de moyens budgétaires correspondants). Troisièmement, les aspects éducatifs de la fonction enseignante seraient renforcés de façon à développer l’esprit critique et de solides principes moraux chez les élèves, ce qui est particulièrement utile dans un monde saturé d’informations. Enfin, le rôle éducatif des enseignants sera significativement rehaussé afin qu’ils ne se limitent pas à transmettre des savoirs mais qu’ils aident les enfants à se développer. Bref, comme le Président nous y a enjoints, nous aurons demain non pas une école mais le paradis sur terre !

D’ailleurs, il s’avère que l’avenir radieux est déjà là, dans la capitale : « A Moscou, les écoles vont de plus en plus dans le sens d’une plus grande autonomie et d’une plus grande responsabilité »- d’après le chef du département de l’éducation de Moscou, Isaak Kalina. « Leur financement obéit à des normes, l’évaluation de leur travail à des normatifs, les salaires des enseignants à un barème et la sélection des directeurs d’établissement à une procédure sur Internet »  Ainsi, les écoles et leurs directeurs ne dépendent pratiquement plus de leur administration de tutelle, conclut-il, omettant de dire que celle-ci, aux termes de la loi, peut renvoyer n’importe quel directeur sans fournir de motifs. Il va sans dire que les directeurs « entièrement libres » en sont parfaitement conscients au moment où ils prennent leurs décisions « en toute indépendance ».

Ce n’est pas par hasard si les directeurs d’établissement, faute de ressources suffisantes pour se conformer aux instructions de leur administration leur enjoignant de maintenir les salaires des enseignants au niveau de la moyenne des salaires de leur région, en viennent à réduire leurs effectifs, ce qui alourdit d’autant la charge de travail de ceux qui restent. Qui plus est, les calculs se basent sur une charge de travail de 36 heures alors que de l’avis du directeur de l’une des meilleurs écoles de Moscou, la N°57, elle ne doit pas excéder « 20 à 22 heures. Au-delà, l’enseignant arrête tout simplement de travailler ! Disons qu’à Moscou, un bon enseignant ne peut pas travailler 30 heures ! ».

Du reste, pour le recteur de l’Université pédagogique de Moscou (celle-là même qui a édité dans une langue accessible à tous y compris aux fonctionnaires le Nouveau standard éducatif national), il est clair que le rôle de l’enseignant va changer dans l’école de demain. Pour Igor Remorenko : «Aujourd’hui, nous décrivons le rôle de l’enseignant comme celui de quelqu’un qui « passe en revue » les disciplines les unes après les autres, qu’il s’agisse d’équations du second degré ou de l’étude du conte de « La vieille Izergil ». Et il ne fait que « passer en revue » de tel ou tel sujet, ou plutôt il passe à côté du sujet. Alors qu’il faudrait une approche radicalement nouvelle qui soit interdisciplinaire, donne lieu à l’élaboration de projets et de business-plans».

En principe, considère Natalia Tretyak, il est possible de préparer les enseignants à ces changements radicaux : «les profs-étudiants médiocres ont pratiquement disparu ces dernières années » grâce aux instituts pédagogiques. En fait, ils n’ont pas définitivement et irrévocablement disparu. Ils se sont massivement reconvertis dans des métiers techniques, mais la vice-ministre ne s’est pas étendue sur ce sujet.

Il y a dans nos programmes éducatifs une autre faiblesse, fait valoir le vice-recteur de l’Académie nationale d’économie et de la fonction publique, Sergueï Myassoïedov : « ces dernières années, le niveau de préparation des candidats s’est amélioré mais ils restent infantiles ; ils ne font pas la différence entre la vie et un manuel et sont incapables de devenir des leaders, de prendre des responsabilités et de travailler en équipe. Ce sont ces qualités qu’il nous faut développer ! ».

Au demeurant, ce n’est guère mieux à l’échelon supérieur des directeurs d’établissement dont « 75 %, reconnaît l’un d’entre eux, tirent leur information sur les nouvelles modalités de l’Examen Final Unique [1] de leur lecture du Moskovski Komsomolets [2]. » Voilà ce qui s’appelle être noyé sous un flot d’informations…


[1] NdT : Equivalent du baccalauréat.

[2] NdT : Quotidien moscovite populaire à gros tirage.

Auteur: Marina Lemoutkina.

Traduit du russe par Charlène Ballu.

Source: « Гайдаровский форум предложил превратить учителей в воспитателей »,

Moskovski Komsomolets, publié le 15 janvier 2016.