Ethnographe, chercheuse associée au laboratoire Dynamiques européennes, Université de Strasbourg. Née à Oufa (Bachkortostan), spécialiste des peuples turcophones de l'Oural. Travaux sur l'identité bachkir, les langues de l'Oural et l'islam provincial russe. Auteure de Entre steppe et taïga : les Bachkirs de l'Oural méridional (2022, Presses universitaires de Strasbourg).
Il y a des chercheurs qui étudient leur terrain de loin, avec la distance confortable du savant occidental. Lilya Yusupova n’est pas de ceux-là. Elle est née à Oufa, capitale du Bachkortostan, dans une famille bachkire russophone de l’intelligentsia locale. Elle a grandi dans cette ville d’un million d’habitants posée à la charnière de l’Europe et de l’Asie, sur les rives de la rivière Belaya, à la lisière de l’Oural méridional. Étudiante à Moscou, puis doctorante à Strasbourg, elle a fait le chemin inverse de la plupart des ethnographes : du terrain vers la théorie, du dedans vers le dehors.
Ses travaux portent sur les identités bachkires contemporaines — comment un peuple historiquement nomade, islamisé depuis des siècles, industrialisé de force par l’URSS, construit aujourd’hui son identité dans un contexte de russification avancée et de mondialisation culturelle. Marie Thibodeau l’a rencontrée à Strasbourg en juin 2026 pour GAZETA France-Oural.
La Bachkirie s’étend sur les deux versants de la frontière naturelle de l’Oural entre Europe et Asie, ce massif qui marque la limite conventionnelle entre les deux continents depuis le XVIIIe siècle et structure toute la géographie de la région.
Identité et territoire bachkirs
Marie Thibodeau : Lilya Yusupova, vous êtes née à Oufa. Comment décrit-on Oufa à quelqu’un qui ne la connaît pas ?
Lilya Yusupova : Oufa est une ville qui se souvient d’avoir été plusieurs choses à la fois. C’est d’abord une forteresse russe fondée en 1574 pour contrôler les populations bachkires et tatares de la région — une ville née de la conquête. C’est ensuite, au XIXe siècle, un centre administratif de l’empire tsariste, avec ses grandes maisons en bois, ses marchés orientaux, son mélange de populations slaves et turques. C’est au XXe siècle un géant pétrochimique soviétique — Oufa possède encore deux des plus grandes raffineries de Russie, qui traitent le pétrole de l’Oural et de la Sibérie occidentale. Et c’est aujourd’hui une métropole en mutation, avec des gratte-ciel de verre, une scène musicale active, une université fédérale de 30 000 étudiants. Oufa est un carrefour culturel réel : bachkir, tatar et russe coexistent depuis des siècles, avec une mixité matrimoniale beaucoup plus forte qu’on ne l’imaginerait. Quand j’étais petite, ma classe comptait des enfants de familles bachkires, tatares, russes, arméniennes, ukrainiennes, et personne ne trouvait ça remarquable. C’était juste la réalité de la ville.
Marie Thibodeau : Comment les Bachkirs se définissent-ils eux-mêmes, en termes d’identité ?
Lilya Yusupova : La question de l’auto-définition bachkire est l’une des plus complexes que j’aie rencontrées dans ma carrière. Il y a d’abord une tension historique fondamentale : les Bachkirs sont à la fois proches des Tatars et profondément distincts d’eux. Proches parce que leurs langues sont très similaires (le bachkir et le tatar sont deux langues turciques du groupe kipchak, mutuellement intelligibles à 70%), proches parce qu’ils ont partagé des siècles d’histoire et de mélanges. Mais distincts parce que l’identité bachkire est construite sur le territoire de l’Oural — les Bachkirs se définissent comme le peuple des montagnes et des forêts de l’Oural méridional, pas comme un peuple de la steppe ou de la Volga. Cette dimension territoriale est fondamentale. L’expression bachkire pour se désigner, « башҡорт » (Bachqort), signifie littéralement quelque chose comme « loup principal » ou « chef de ruche » — les linguistes débattent encore — mais dans tous les cas, c’est un ancrage dans la nature de l’Oural. Aujourd’hui, dans les enquêtes sociologiques, la grande majorité des Bachkirs citent d’abord leur appartenance au Bachkortostan comme identité primaire — plus que l’appartenance à la Russie ou à l’ensemble turcophone.
Les Bachkirs illustrent parfaitement la diversité ethnique de la Fédération : les peuples non-slaves qui façonnent la Russie plurielle explore l’ensemble de ces communautés turcophones, finno-ougriennes et caucasiennes qui composent la mosaïque russe.

Histoire, religion et langue bachkire
Marie Thibodeau : L’histoire bachkire est marquée par des soulèvements contre la domination russe. Comment cette mémoire vit-elle aujourd’hui ?
Lilya Yusupova : Les soulèvements bachkirs sont peut-être la dimension de notre histoire la moins connue en dehors de la région, et pourtant l’une des plus significatives. Les Bachkirs ont résisté à la conquête russe par des insurrections répétées entre 1645 et 1775 — une résistance presque continue sur cent trente ans. La révolte bachkire de 1705-1711 a mobilisé des dizaines de milliers de combattants. La révolte de Pugachev (1773-1775), souvent présentée comme une jacquerie paysanne russe, a trouvé parmi les Bachkirs ses alliés les plus fidèles : le héros bachkir Salavat Yulayev, poète et guerrier, est devenu le symbole national du Bachkortostan — sa statue trône sur les hauteurs d’Oufa, dominant le fleuve Belaya. Dans la mémoire collective bachkire, cette histoire de résistance est un point de fierté, mais aussi un traumatisme : les soulèvements ont été réprimés avec une violence extrême, des villages entiers brûlés, des populations déplacées. On estime que la population bachkire a perdu la moitié de ses effectifs au cours de ces conflits. Cette mémoire est entretenue dans les familles, dans la littérature bachkire, dans l’enseignement régional — mais elle est peu mise en avant dans les récits officiels russes.
La permanence de ces mémoires de résistance s’inscrit dans une réalité plus large : la vie quotidienne en Russie profonde montre comment les régions non-russes maintiennent leurs codes sociaux et leurs histoires, loin des récits officiels moscovites.
Marie Thibodeau : Quelle est la particularité de l’islam bachkir comparé à d’autres islams de Russie ?
Lilya Yusupova : C’est la question qui est au cœur de mes recherches depuis dix ans, et la réponse est complexe. L’islam est arrivé chez les Bachkirs progressivement entre le XIIe et le XIVe siècle, dans le cadre de l’influence de la Horde d’Or. Il s’est superposé à des pratiques chamaniques et animistes bien antérieures — cultes des ancêtres, respect des esprits de la nature, rituels agraires liés aux cycles des saisons. Cette couche pré-islamique n’a jamais complètement disparu. Les Bachkirs ont développé ce que les ethnologues appellent un « islam populaire » syncrétique, dans lequel les piliers de la foi (prière, jeûne, pèlerinage) coexistent avec des pratiques locales qui seraient inacceptables pour un théologien orthodoxe. Les tombes de saints locaux (ziyarat) sont vénérées avec une dévotion intense. Les chamanes (baykhtse) consultés pour guérir les maladies coexistaient encore avec les imams dans les villages jusque dans les années 1970-1980. Le Ramadan est observé, mais les fêtes de Nowruz (printemps) sont célébrées avec une ferveur qui n’a rien d’islamique au sens strict. Oufa est aussi le siège du Conseil spirituel des musulmans de Russie depuis 1788 — une institution créée sous Catherine la Grande pour contrôler l’islam des peuples turcophones de l’empire. Cette institutionnalisation précoce a produit un islam russe spécifique, modéré, intégré à l’État, très différent des islams non institutionnalisés du Caucase du Nord.
Marie Thibodeau : La langue bachkire survit-elle ?
Lilya Yusupova : Elle survit, mais en soins intensifs. En 1989, 72% des Bachkirs déclaraient le bachkir comme langue maternelle. En 2020, ce chiffre est tombé à 50%, et parmi les moins de trente ans, c’est probablement encore moins. La russification scolaire soviétique a produit ses effets : des générations de Bachkirs ont été scolarisées exclusivement en russe. Aujourd’hui, le Bachkortostan dispose d’un réseau d’écoles bachkires, mais la pression est immense. Les parents font un choix difficile : scolariser en bachkir (au risque d’handicaper l’enfant pour l’accès aux universités et aux marchés de l’emploi russophones), ou scolariser en russe (au risque de couper le lien avec la culture ancestrale). La plupart choisissent le russe. Ce qui résiste mieux, c’est la conscience identitaire : même des Bachkirs qui ne parlent plus leur langue se définissent comme bachkirs, participent aux fêtes nationales, écoutent de la musique bachkire. La langue est en recul, mais l’identité tient. C’est un phénomène que les sociologues appellent « identité symbolique » — une appartenance qui ne passe plus nécessairement par la langue mais par d’autres marqueurs culturels.
Économie et jeunesse bachkires
Marie Thibodeau : Quelle est la place de la Bachkirie dans l’économie russe contemporaine ?
Lilya Yusupova : Centrale, et sous-estimée. Le Bachkortostan est l’un des dix sujets fédéraux les plus riches de Russie, avec un PIB régional significatif. La base de cette richesse est pétrolière : la région possède des champs de pétrole en exploitation depuis les années 1930. Oufa dispose d’un complexe pétrochimique qui est l’un des plus grands d’Europe de l’Est. Mais la Bachkirie est aussi une région agricole productive (élevage, apiculture — le miel bachkir est une marque reconnue dans toute la Russie), et un nœud logistique important à mi-chemin entre Moscou et les villes de l’Oural. Cette richesse économique a créé un paradoxe : le Bachkortostan a les ressources pour développer ses infrastructures culturelles et linguistiques, mais l’élite économique locale est souvent russophone et peu encline à investir dans la culture bachkire. Les revenus pétroliers vont d’abord vers Moscou et vers les grands groupes industriels. La Bachkirie est riche collectivement mais ses populations bachkires rurales restent souvent en situation de pauvreté relative. L’apiculture est ici un exemple intéressant de résistance économique : les langues minoritaires de Russie et leur transmission sont souvent portées par ces communautés rurales qui ont maintenu une économie de subsistance liée à la nature, avec des savoirs techniques (apiculture, élevage de chevaux) transmis en langue bachkire depuis des générations.
Marie Thibodeau : Comment la jeunesse bachkire vit-elle son identité aujourd’hui ?
Lilya Yusupova : Il y a deux tendances contradictoires, que j’observe avec une fascination teintée d’inquiétude. D’un côté, une partie de la jeunesse urbaine est attirée par un renouveau culturel bachkir — la musique folk modernisée, les tatouages inspirés des motifs traditionnels, les réseaux sociaux en langue bachkire, un certain orgueil dans l’affichage de l’identité. C’est un phénomène visible à Oufa depuis le début des années 2020, stimulé par les réseaux sociaux et par un sentiment que la mondialisation menace les cultures minoritaires. De l’autre côté, la russification progressive absorbe cette même jeunesse dans un flux culturel russe dominant : les stars de la pop russe, les séries télévisées, les jeux vidéo, les universités moscovites. Ces deux tendances coexistent souvent chez la même personne — le même jeune Bachkir qui poste des stories en bachkir sur TikTok écoute Monetochka et regarde des séries NetFlix en russe. C’est une identité fluide, négociée, qui n’a plus grand-chose à voir avec l’identité bachkire rurale d’avant l’industrialisation. Est-ce une perte ou une transformation ? Je n’ai pas encore de réponse définitive.

Cinq idées reçues sur les Bachkirs
Marie Thibodeau : Cinq idées reçues sur les Bachkirs — vrai ou faux ?
Lilya Yusupova : Avec plaisir.
« Les Bachkirs et les Tatars, c’est pareil » — Faux. Leurs langues sont proches, mais leurs histoires, leurs territoires et leurs identités sont distincts. Les Tatars sont le peuple de la Volga et du Tatarstan. Les Bachkirs sont le peuple de l’Oural méridional. Cette distinction est vécue avec intensité des deux côtés.
« La Bachkirie est arriérée économiquement » — Faux. C’est l’une des régions industrielles les plus développées de Russie. Son problème n’est pas le manque de ressources, c’est leur inégale redistribution.
« L’islam bachkir est radicalisé » — Faux. L’islam bachkir est l’un des plus intégrés et modérés de Russie. La radicalisation salafiste qui a touché certaines régions du Caucase du Nord n’a pas de prise significative au Bachkortostan.
« Les Bachkirs ne parlent plus leur langue » — Partiellement faux. La langue recule, mais une communauté de locuteurs réels subsiste, surtout dans les zones rurales. Et l’identité culturelle est forte même chez les Bachkirs russophonnes.
« Oufa est une ville russe » — Vrai et faux. La majorité de la population est russe ethniquement. Mais la culture de la ville est le produit d’un mélange bachkir-tatar-russe qui lui est propre. On ne peut pas comprendre Oufa en la regardant comme une ville russe standard.
Conclusion : Trois raisons de s’intéresser à la Bachkirie en 2026, selon Lilya Yusupova
Un laboratoire de coexistence interculturelle : La Bachkirie est un exemple, imparfait mais réel, de coexistence entre culture russe, peuple turcophone et tradition islamique dans un contexte industriel. L’étudier, c’est comprendre comment les identités multiples peuvent coexister.
Un carrefour géographique et historique : À la charnière de l’Europe et de l’Asie, entre l’Oural et les steppes, la Bachkirie est le passage obligé entre le monde slave et le monde turcique. Comprendre cette position de carrefour, c’est comprendre une large partie de l’histoire de l’Eurasie.
Un enjeu contemporain de survie culturelle : La langue bachkire et ses 1,2 million de locuteurs sont à un tournant. Les décisions prises dans les vingt prochaines années détermineront si cette langue vivra ou mourra. Cette question n’est pas locale — elle est universelle.
La Bachkirie s’inscrit dans ce vaste corridor économique qui relie la Volga au Don : notre dossier sur le canal Volga-Don et la navigation fluviale éclaire comment l’URSS a physiquement reconfiguré cette région.
Comme les Caréliens à l’autre bout de la Russie européenne, les Bachkirs négocient leur identité dans un État slave dominant : la Carélie et ses peuples finno-ougriens explore une autre forme de résistance culturelle minoritaire.
Conclusion
La Bachkirie n’est pas un angle mort de la géographie russe, mais elle en est longtemps resté un dans la conscience occidentale. Lilya Yusupova, de son poste d’observatrice mi-intérieure mi-extérieure, nous en dévoile la complexité : un peuple turcophone islamisé qui a résisté à la conquête russe pendant un siècle, qui a survécu à la soviétisation forcée, et qui négocie aujourd’hui son identité dans un monde globalisé. L’histoire des Bachkirs est une leçon sur la ténacité des cultures minoritaires — et sur le prix que cette ténacité impose.