Nijni Novgorod, perle de la Volga, est une ville où le passé se mêle subtilement au présent. En arpentant ses rues pavées, on ressent le poids de l’histoire autant que l’énergie d’une ville en pleine transformation. Surplombant majestueusement la Volga, la vieille ville offre une vue imprenable qui semble veiller sur les flots comme un gardien du temps. C’est dans cette atmosphère unique que je suis venu rencontrer Dmitri Orlov, un expert reconnu en criminologie. Son bureau à l’Université de Nijni Novgorod est un véritable sanctuaire de savoir, où des piles de livres et d’articles témoignent de ses quinze années de recherche passionnée sur les réseaux criminels en Russie provinciale.

Dmitri Orlov est un homme dont la stature imposante contraste avec son attitude humble et réfléchie. Avec une maîtrise captivante du sujet, il a documenté l’évolution des structures du crime organisé, de l’époque tumultueuse des années 1990 à une phase d’intégration plus discrète dans l’économie locale. Lors de notre entretien, il a dévoilé les arcanes d’un monde où crime et société s’entremêlent de manière complexe.

Dmitri Orlov, criminologue
Dmitri Orlov Criminologue et sociologue, Université de Nijni Novgorod — 15 ans de recherche

Dmitri Orlov a étudié les structures du crime organisé dans 23 villes provinciales russes, documentant leur évolution depuis les guerres de gangs des années 1990 jusqu'à leur intégration discrète dans l'économie locale des années 2010.

Qui contrôle l’économie criminelle en province ?

Dmitri, qui sont les principaux acteurs qui contrôlent l'économie criminelle dans les régions provinciales de Russie aujourd'hui ?
Les acteurs dominants de l'économie criminelle en province ont considérablement évolué. Dans les années 1990, les "bratva", ces gangs souvent composés d'ex-sportifs, exerçaient un contrôle brutal et visible. Aujourd'hui, ces figures se sont souvent reconverties en hommes d'affaires respectables, intégrant leurs activités dans le tissu économique local. En parallèle, certains clans ethniques ont pris de l'importance, bénéficiant de réseaux internationaux qui facilitent le commerce illégal. Cette transition vers une criminalité plus discrète et intégrée s'accompagne d'une collaboration parfois implicite avec les autorités locales.

Le marché de l’alcool et des bars

Qu'en est-il du marché de l'alcool et des bars ? Le racket traditionnel est-il encore présent ?
Le marché de l'alcool reste un secteur stratégique pour les réseaux criminels. Si le racket brutal a diminué, des droits d'entrée informels pour les nouveaux établissements persistent. Ces "frais" garantissent une protection contre d'éventuels problèmes. Les acteurs criminels préfèrent désormais des méthodes plus subtiles et moins visibles, mais tout aussi efficaces. Ils jouent sur les peurs et les incertitudes des entrepreneurs, qui acceptent souvent ces conditions pour éviter des ennuis.

La corruption policière locale

La corruption policière est souvent mentionnée comme un obstacle majeur à la lutte contre le crime organisé en Russie. Quelle est votre analyse ?
La corruption policière est effectivement omniprésente et constitue une condition structurelle de la criminalité organisée. Ce n'est pas une exception, mais plutôt la norme dans de nombreuses régions. La complicité entre forces de l'ordre et criminels s'explique par des intérêts mutuels : les policiers ferment les yeux contre une part des bénéfices ou d'autres avantages. Cette situation rend toute tentative de réforme particulièrement complexe et souvent inefficace.

Les marchés couverts (rynok)

Les marchés couverts, ou "rynok", sont souvent cités comme des zones grises. Quelle est leur place dans l'économie criminelle ?
Les marchés couverts jouent un rôle crucial dans l'économie criminelle provinciale. Ils sont à la fois des lieux de commerce légal et des terrains fertiles pour les activités illicites. Leur organisation repose sur un équilibre délicat entre légalité et protection mafieuse. Les propriétaires doivent souvent payer pour une protection informelle, assurant ainsi une paix relative. Ce modèle hybride perdure car il permet à toutes les parties d'y trouver leur compte, tout en maintenant une façade de légalité.

Marché couvert de Nijni Novgorod où les pratiques informelles de protection coexistent avec le commerce légal

Les arnaques immobilières

Parlez-nous des arnaques immobilières, un phénomène qui semble persister depuis les années 2000.
Les arnaques immobilières restent une technique classique dans l'arsenal des criminels. Les escroqueries impliquent souvent des faux propriétaires ou des documents falsifiés, piégeant des acheteurs peu méfiants. Ces pratiques se sont sophistiquées avec le temps, mais la base reste la même : exploiter les failles du système légal et la crédulité des victimes. Malgré les efforts pour renforcer le cadre juridique, ces arnaques continuent de prospérer grâce à un manque de surveillance efficace.

Le “kryshevanie” (protection mafieuse)

Le phénomène de "kryshevanie", ou protection mafieuse, est-il toujours d'actualité ?
Le "kryshevanie" existe toujours, bien qu'il soit devenu beaucoup plus discret qu'au milieu des années 1990. Aujourd'hui, il s'intègre plus subtilement dans les relations d'affaires. Les entrepreneurs préfèrent souvent payer pour cette "protection" afin de garantir la stabilité de leurs activités. Les pratiques ont évolué, mais la logique de base reste la même : la peur des représailles et la recherche de sécurité incitent à accepter ces arrangements informels.

Villes provinciales emblématiques

Certaines villes provinciales ont une réputation bien ancrée en matière de criminalité. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Certaines villes sont effectivement emblématiques en raison de leur histoire criminelle. Iekaterinbourg a été le théâtre de violentes guerres de gangs dans les années 1990. Rostov-sur-le-Don, avec son port, est un point de transit clé pour divers trafics. Vladivostok, proche de la frontière chinoise, est un hub pour le commerce illégal transfrontalier. Chacune de ces villes présente des dynamiques criminelles spécifiques, souvent liées à leur position stratégique et à leur histoire économique.

La jeunesse et les filières informelles de recrutement

Quelle est la place de la jeunesse dans ces réseaux criminels ?
La jeunesse est souvent attirée par les réseaux criminels via l'économie informelle. Les jeunes, surtout ceux issus de milieux défavorisés, voient dans ces activités une opportunité de gagner de l'argent rapidement. Les recruteurs exploitent ce désir en proposant de petits boulots qui peuvent évoluer vers des rôles plus importants. Ce phénomène est préoccupant car il perpétue le cycle de la délinquance et renforce les structures criminelles existantes.

Ce qui a changé depuis les années 1990

Enfin, qu'est-ce qui a fondamentalement changé dans le paysage criminel depuis les années 1990 ?
Depuis les années 1990, la violence ouverte a diminué, mais l'intégration des réseaux criminels dans les structures locales s'est approfondie. Les méthodes sont devenues plus subtiles et sophistiquées. Plutôt que de s'affronter, les groupes préfèrent collaborer ou se fondre dans l'économie légale. Cette évolution rend le crime organisé moins visible, mais tout aussi influent, sinon plus. La criminalité est désormais ancrée dans la société de manière presque indétectable.

Questions rapides : idées reçues sur la criminalité provinciale russe

Les gangs russes sont-ils tous violents ?
Non, la plupart préfèrent des méthodes subtiles et évitent la violence inutile.
Les autorités locales luttent-elles efficacement contre le crime organisé ?
La lutte est souvent entravée par la corruption et des intérêts divergents.
Les jeunes rejoignent-ils principalement des gangs pour la violence ?
Ils sont attirés par le gain rapide plutôt que par la violence elle-même.
Le "kryshevanie" est-il un phénomène en déclin ?
Il a évolué mais reste bien présent, sous des formes plus discrètes.
Les marchés couverts sont-ils tous sous contrôle criminel ?
Pas tous, mais beaucoup sont influencés par des réseaux informels.

Rue commerciale d'Iekaterinbourg avec ses boutiques et ses sociétés de sécurité privée, reflet d'une économie à l'interface du légal et de l'informel

Ce que retient Théo Marchand — 3 takeaways

  1. Intégration discrète mais profonde : Le crime organisé en Russie provinciale est désormais une partie intégrante mais invisible de l’économie locale.

  2. Rôle ambivalent des autorités : La corruption rend la lutte contre le crime organisé complexe, voire inefficace, malgré des efforts sporadiques.

  3. Jeunesse vulnérable : Attirée par l’économie informelle, la jeunesse contribue à perpétuer les réseaux criminels, alimentant ainsi le cycle de la délinquance.