Deuxième étage du Conservatoire de Saint-Pétersbourg, couloir aux murs tapissés de portraits de compositeurs et de taches de soleil filtrant à travers de hautes fenêtres. C’est ici que j’ai rendez-vous avec Olga Tchernova, une figure incontournable de la musique traditionnelle du Grand Nord russe. La porte de son bureau est ouverte, une mélodie douce de gousli s’en échappe, tissant un lien intemporel avec les chants anciens des terres septentrionales.
Olga Tchernova est une femme à l’allure sereine, ses yeux pétillent d’une curiosité insatiable pour les sons oubliés. Son bureau est un enchevêtrement de livres, de vieux magnétophones et d’enregistrements soigneusement étiquetés. Elle m’accueille avec un sourire chaleureux et un thé fumant. “Chaque note est une histoire”, me dit-elle en guise d’introduction, posant les bases d’une conversation captivante sur la musique populaire du Grand Nord, un univers qu’elle explore depuis plus de quinze ans.
Olga Tchernova a mené 15 ans d'enquêtes de terrain en Carélie, Pomorie et Komi, enregistrant les derniers porteurs de traditions musicales séculaires.
Le gousli : survie et renaissance contemporaine
Olga, le gousli semble être un instrument emblématique de vos recherches. Pouvez-vous nous parler de sa place actuelle dans la musique traditionnelle ?
Le gousli est effectivement central dans la musique du Grand Nord. C'est un instrument à cordes pincées, très ancien, qui a miraculeusement survécu aux siècles. Aujourd'hui, il connaît une certaine renaissance, notamment grâce aux musiciens contemporains qui s'y intéressent. Ils redécouvrent sa richesse sonore et l'intègrent dans des compositions modernes. Cela permet de faire le pont entre traditions et modernité, et de donner une nouvelle vie à cet instrument qui risquait de tomber dans l'oubli.
Les byliny : source des Kalevala et des contes russes
Les byliny, ces épopées chantées, sont-elles toujours vivantes en Carélie ?
Les byliny sont une tradition orale fascinante, qui a inspiré des œuvres comme le Kalevala. En Carélie, elles sont encore chantées, bien que de manière sporadique. Elles racontent des histoires de héros, de batailles et de mythes fondateurs, et sont transmises de génération en génération. Aujourd'hui, des efforts sont faits pour les documenter et les conserver, notamment par des chercheurs et des passionnés de folklore. Elles restent une source inépuisable d'inspiration pour les artistes contemporains.
Les chants de lamentation : rite de deuil qui s’éteint
Les chants de lamentation ont une signification particulière. Que représente leur disparition progressive ?
Les chants de lamentation, ou plakalni, sont des expressions vocales profondes utilisées lors des rites de deuil. Ils permettent d'exprimer des émotions complexes et de guider les âmes vers l'au-delà. Leur disparition est une perte énorme, car ils représentent un aspect fondamental de notre compréhension du cycle de la vie et de la mort. En les perdant, nous perdons une part de notre capacité à exprimer la douleur et le chagrin à travers une forme artistique et cathartique.

Les chœurs paysans du Grand Nord vs les chœurs d’État : académisation vs authenticité
Quelle est la différence majeure entre les chœurs paysans et les chœurs d'État ?
Les chœurs paysans incarnent l'authenticité et la spontanéité des traditions locales, tandis que les chœurs d'État tendent vers une approche plus académique et stylisée. Les premiers chantent souvent dans des situations informelles, lors de fêtes ou de rituels, et leur répertoire est transmis oralement. Les chœurs d'État, en revanche, sont souvent formés pour des performances officielles et peuvent perdre la richesse de l'interprétation locale. Il est crucial de préserver les deux formes pour maintenir un équilibre entre tradition et formalisation.
La collecte ethnographique : magnétophones dans les villages des années 1960-1990, archivage des voix
Comment la collecte ethnographique a-t-elle contribué à la préservation de ces musiques ?
Dans les années 1960 à 1990, les ethnomusicologues ont parcouru les villages avec des magnétophones pour enregistrer les chants et récits des habitants. Ces enregistrements sont des trésors inestimables. Ils nous permettent de conserver les voix et les mélodies qui auraient autrement disparu. Les archives sonores sont une fenêtre sur le passé, offrant une base pour la recherche et la revitalisation de ces traditions. Aujourd'hui, nous continuons ce travail, souvent avec des technologies numériques, pour enrichir ces précieuses collections.
Les jeunes musiciens qui réinterprètent le folk
Quelle est la place des jeunes musiciens dans la scène folk-électro de Saint-Pétersbourg ?
Les jeunes musiciens jouent un rôle clé dans la réinterprétation du folklore. À Saint-Pétersbourg, la scène folk-électro est particulièrement dynamique. Ces artistes s'inspirent des mélodies traditionnelles et les mêlent à des sons modernes, ce qui permet de toucher un public plus large et plus jeune. Cette fusion entre ancien et contemporain donne une nouvelle dimension à la musique folk, la rendant accessible et attrayante pour les nouvelles générations tout en respectant ses racines.
La Carélie finlandophone : liens avec la musique finnoise et les Sámi
Comment la musique carélienne se connecte-t-elle avec celle des voisins finnois et sámi ?
La Carélie a toujours été un carrefour culturel, et sa musique reflète cette richesse. Elle partage de nombreuses similitudes avec la musique finnoise et celle des Sámi, notamment dans l'utilisation de certains instruments et modes mélodiques. Les échanges entre ces cultures ont toujours été intenses, et cette interaction continue d'enrichir le patrimoine musical de la région. Cela souligne l'importance de considérer la musique non seulement comme un artefact culturel, mais aussi comme un élément vivant de dialogue interculturel.
Le rôle des festivals de musique traditionnelle
Quel est l'impact des festivals comme Kareliya et Zimnyaya Pesnya sur la musique traditionnelle ?
Les festivals de musique traditionnelle jouent un rôle essentiel dans la préservation et la promotion de ces musiques. Ils offrent une scène où les artistes peuvent présenter leur travail et échanger avec un public varié. Des événements comme Kareliya et Zimnyaya Pesnya rassemblent des musiciens de différentes régions, encourageant le partage et la transmission des traditions. Ils contribuent également à sensibiliser le public aux richesses de ce patrimoine, souvent méconnu, et à susciter un intérêt renouvelé pour ces trésors culturels.
Ce que perdrait l’humanité si cette musique disparaissait complètement
Que perdrait l'humanité si la musique traditionnelle du Grand Nord venait à disparaître ?
La disparition de cette musique signifierait la perte d'une partie essentielle de notre histoire collective. Ces chants et mélodies sont des témoins de modes de vie, de croyances et de réflexions profondément enracinées dans notre humanité. Ils nous rappellent la diversité et la richesse des expressions culturelles à travers le monde. Perdre cette musique, c'est perdre un langage universel qui a le pouvoir de connecter des générations et des cultures entières. C'est pourquoi sa préservation est si cruciale.
Questions rapides : idées reçues sur la musique russe traditionnelle
La musique traditionnelle russe est-elle seulement triste ?
Pas du tout ! Elle est très variée, allant des chants joyeux aux mélodies mélancoliques, reflétant toute la gamme des émotions humaines.
Les instruments traditionnels sont-ils difficiles à jouer ?
Comme tout instrument, ils nécessitent de la pratique, mais beaucoup sont accessibles et offrent une grande richesse sonore.
Les jeunes s'intéressent-ils à cette musique ?
Oui, de plus en plus de jeunes redécouvrent ces traditions et les intègrent dans des compositions modernes.
Cette musique est-elle réservée aux spécialistes ?
Absolument pas, elle est destinée à tous ceux qui s'intéressent à la culture et à la musique.
Peut-on encore l'entendre dans les villages ?
Oui, bien qu'elle soit moins présente, elle survit grâce à des porteurs de tradition et à des initiatives culturelles.

Ce que retient Théo Marchand — 3 takeaways
La musique traditionnelle du Grand Nord russe est un trésor culturel vivant, qui continue d’évoluer grâce à la passion des chercheurs et des artistes contemporains.
Les festivals et les initiatives locales jouent un rôle vital dans la préservation et la revitalisation de ces traditions musicales, les rendant accessibles à un large public.
Face à la menace de disparition, chaque effort pour documenter et transmettre ces musiques est une contribution précieuse à notre patrimoine mondial, témoignant de la créativité et de la résilience humaines.