Dans la Sibérie occidentale, les Nenets, les Khanty et les Mansi incarnent des réalités arctiques souvent réunies à tort sous une même image : celle du pasteur de rennes dans la toundra. Or leurs langues, leurs histoires et leurs rapports aux territoires diffèrent profondément. Leur monde est aussi celui d’une cohabitation difficile avec les infrastructures gazières, dans une région devenue stratégique pour l’économie russe.
Svetlana Ianguel, ethnologue à l’Institut d’ethnologie et d’anthropologie de l’Académie des sciences de Russie, éclaire les continuités et les tensions de ces sociétés. Elle rappelle que la vie nomade ne relève ni d’un folklore immobile ni d’un simple héritage du passé : elle organise encore des déplacements, des familles, des savoirs et des droits territoriaux.
Ses recherches portent sur les sociétés autochtones du Nord russe, leurs mobilités pastorales et leurs relations avec les transformations industrielles. Elle s’intéresse particulièrement aux formes contemporaines de transmission culturelle dans les familles nomades.
Trois peuples, trois langues : Nenets, Khanty et Mansi
La rédaction : Pourquoi est-il important de ne pas confondre Nenets, Khanty et Mansi, alors qu’ils vivent tous dans la Sibérie occidentale et sont associés à l’élevage du renne ?
Svetlana Ianguel : Il faut d’abord partir d’une évidence qui est souvent effacée par les cartes ou les discours généraux sur « les peuples du Nord » : les Nenets, les Khanty et les Mansi sont trois peuples distincts. Les Nenets parlent une langue samoyède. Les langues khanty et mansi appartiennent, elles, au groupe ougrien de la famille finno-ougrienne — une diversité linguistique que Langue Russe documente aussi à l'échelle des parlers régionaux de toute la Fédération. Cette différence linguistique n’est pas un détail savant : elle porte des manières propres de nommer le monde, les parentés, les lieux et les pratiques.La proximité géographique ne signifie donc pas une identité commune. La Iamalie-Nenetsie est particulièrement associée aux Nenets et aux grands parcours de l’élevage de rennes. Les Khanty et les Mansi sont davantage liés, dans l’imaginaire régional comme dans les réalités territoriales, à la zone de Khanty-Mansiisk et à d’autres espaces de la Sibérie occidentale. Leurs activités, leurs formes de mobilité et leurs rapports à la forêt, aux rivières ou à la toundra ne doivent pas être réduits à une seule image pastorale.
Cette distinction aide à lire autrement les peuples non slaves de Russie. La Russie est faite de sociétés très diverses, et l’unité administrative d’une région ne supprime ni les langues ni les mémoires collectives. Employer les noms justes est déjà une forme de respect : cela évite de transformer des communautés vivantes en décor uniforme de l’Arctique.
La rédaction : La comparaison avec les Iakoutes est-elle utile pour comprendre cette diversité, ou risque-t-elle d’aplatir encore davantage les différences ?
Svetlana Ianguel : Elle est utile si l’on s’en sert pour comprendre la pluralité des mondes sibériens, non pour fabriquer une catégorie unique de « peuples du froid ». Les Iakoutes, par exemple, sont associés à d’autres traditions et à d’autres rapports à l’élevage, notamment celui du cheval. Notre entretien consacré aux Iakoutes, peuple du cheval et du froid montre bien qu’une même contrainte climatique peut donner naissance à des organisations sociales différentes.Chez les Nenets, les Khanty et les Mansi, l’Arctique occidental ne se résume pas à une latitude. C’est un ensemble de routes, de pâturages, de cours d’eau, de campements et de lieux chargés de sens. Les catégories extérieures ont tendance à classer rapidement : nomades, éleveurs, autochtones, habitants de la toundra. Ces mots peuvent être utiles, à condition de ne pas faire disparaître les singularités qu’ils désignent.
On peut résumer la différence fondamentale ainsi :
Peuple Appartenance linguistique indiquée Repère territorial évoqué Nenets Langue samoyède Iamalie-Nenetsie, toundra et élevage de rennes Khanty Langue ougrienne, finno-ougrienne Sibérie occidentale, région de Khanty-Mansiisk Mansi Langue ougrienne, finno-ougrienne Sibérie occidentale, région de Khanty-Mansiisk Ce tableau n’épuise pas la complexité de ces sociétés. Il sert seulement à éviter la confusion initiale, qui est l’un des obstacles majeurs à leur compréhension.
Le plus grand troupeau de rennes domestiques du monde
La rédaction : Que signifie, pour la Iamalie-Nenetsie, de détenir le plus grand troupeau de rennes domestiques du monde ?
Svetlana Ianguel : Cela signifie que l’élevage du renne y demeure une réalité massive, structurante et non un vestige pittoresque. La Iamalie-Nenetsie possède le plus grand troupeau de rennes domestiques du monde : il compte plusieurs centaines de milliers de têtes. Derrière cette donnée, il faut voir un système pastoral complet, fondé sur la circulation saisonnière, la connaissance fine des pâturages et l’organisation familiale du déplacement.Le renne n’est pas seulement une ressource. Il est au centre d’une économie, d’une mobilité et d’un rapport au territoire. Le troupeau oblige à penser sur la durée : les parcours doivent être suivis, les saisons anticipées, les animaux accompagnés. Dans la toundra, la stabilité ne consiste pas à rester au même endroit ; elle consiste à pouvoir se déplacer selon un ordre connu, transmis et adapté aux conditions.
Le mot « plus grand » peut impressionner, mais il ne faut pas le comprendre comme un simple record. Il renseigne sur l’importance persistante du pastoralisme nomade dans cette partie de l’Arctique russe. Il rappelle aussi que la toundra n’est pas un vide : elle est parcourue, travaillée et habitée par des itinéraires précis.
La rédaction : Pourquoi les routes de migration sont-elles aussi essentielles que les troupeaux eux-mêmes ?
Svetlana Ianguel : Un troupeau ne peut être séparé de ses chemins. La transhumance saisonnière se déroule sur des centaines de kilomètres. Elle relie des espaces qui ne sont pas interchangeables : le sens du déplacement, le moment du passage, la disponibilité des pâturages et l’expérience accumulée des éleveurs composent un ensemble. Rompre une route ou la rendre plus difficile revient à toucher directement aux conditions de l’élevage.Cette géographie des déplacements est souvent peu visible à qui regarde la région depuis une ville, une carte administrative ou une installation industrielle. Pourtant, les itinéraires ne sont pas abstraits. Ils sont vécus par les familles et les animaux, année après année. C’est l’une des clés pour comprendre les territoires immenses de la Sibérie : leur étendue ne les rend pas disponibles sans limite. Ils sont déjà parcourus et investis par des usages.
Encadré — Dans la toundra pastorale, la mobilité n’est pas l’absence d’attache. Elle est une manière d’habiter le territoire en suivant des parcours saisonniers, avec les rennes et selon les ressources disponibles.
Les éleveurs ne se déplacent donc pas dans un espace neutre. Ils suivent un territoire social, alimentaire et culturel. C’est pourquoi toute infrastructure qui traverse ces itinéraires devient une question concrète de continuité de vie.
Le gaz contre le renne : la cohabitation avec Gazprom et Iamal LNG

La rédaction : Comment se présente la coexistence entre l’élevage de rennes et l’industrie gazière dans cette région ?
Svetlana Ianguel : Elle se présente d’abord comme une cohabitation conflictuelle. La Iamalie-Nenetsie est à la fois un grand espace pastoral et une région gazière stratégique. Les activités de Gazprom et le projet Iamal LNG s’inscrivent dans des territoires traversés par les routes de migration des rennes. Les pipelines et les infrastructures ne sont donc pas implantés dans un paysage sans usages antérieurs : ils rencontrent des parcours vivants.Le mot « contre » dans votre question exprime une tension réelle, mais la situation ne se réduit pas à une opposition théorique entre tradition et modernité. Les éleveurs nomades ne vivent pas hors du présent, et l’industrie ne se déploie pas hors de toute société locale. Le problème tient à la rencontre de deux logiques territoriales. L’une suppose la continuité de longs déplacements saisonniers ; l’autre organise des ouvrages fixes, des chantiers, des voies et des installations.
Les conséquences peuvent être pratiques : un passage devient plus complexe, une circulation doit être modifiée, un espace de transhumance est coupé ou transformé. Pour les familles pastorales, ce ne sont pas des questions secondaires. Leur quotidien dépend de la possibilité de conduire les rennes sur des parcours étendus.
La rédaction : Quels aspects de cette situation devraient retenir l’attention d’un lecteur éloigné de l’Arctique russe ?
Svetlana Ianguel : Il faudrait éviter deux réflexes. Le premier est de présenter les éleveurs comme des figures immobiles, naturellement condamnées à disparaître devant l’industrie. Le second est de considérer les espaces industriels comme de simples zones de production sans habitants ni usages antérieurs. La réalité se situe dans une coexistence difficile, où les infrastructures gazières traversent des territoires de mobilité pastorale.Quelques éléments permettent de garder cette complexité en tête :
- les routes de migration des rennes couvrent des distances de plusieurs centaines de kilomètres ;
- les pipelines et autres infrastructures croisent ces routes ;
- Gazprom et Iamal LNG sont associés à l’industrialisation gazière de la région ;
- l’élevage nomade reste une pratique vivante, portée par des familles et des troupeaux considérables.
La question est donc territoriale autant qu’économique. Elle demande de reconnaître que la toundra est à la fois une région stratégique pour le gaz et un monde d’élevage. Les tensions naissent lorsque l’un de ces usages est traité comme plus légitime que l’autre, ou lorsqu’il devient impossible de maintenir la continuité des parcours.
Vivre nomade : chum, transhumance et alimentation
La rédaction : À quoi ressemble concrètement la vie des familles nomades dans la toundra ?
Svetlana Ianguel : Elle s’organise autour du déplacement, du troupeau et du campement. Le chum, la tente traditionnelle, constitue un repère central de cette vie mobile. Il ne faut pas y voir un symbole isolé : il appartient à une organisation matérielle adaptée à la transhumance. Lorsqu’une famille avance avec les rennes, l’habitat doit pouvoir accompagner cette mobilité.Les déplacements saisonniers sur des centaines de kilomètres demandent une connaissance pratique très précise. Il faut composer avec les animaux, le rythme des saisons et les itinéraires. Cette compétence n’est pas seulement technique ; elle est aussi familiale et culturelle. Elle s’apprend dans les gestes, l’observation et l’expérience partagée au fil des parcours.
Le quotidien de la toundra ne correspond pas à une image uniforme de rudesse. Il est fait de travail, d’attention et d’adaptation. Les objets, l’alimentation, l’habitat et la circulation prennent leur sens dans un monde où l’on ne sépare pas facilement la vie domestique du maintien du troupeau.
La rédaction : Quelle place l’alimentation occupe-t-elle dans cette continuité du mode de vie ?
Svetlana Ianguel : L’alimentation est directement liée à l’environnement et aux activités pastorales. La viande de renne crue ainsi que le poisson y occupent une place importante. Cette donnée doit être comprise sans exotisme. Elle renvoie à des ressources disponibles, à des habitudes alimentaires et à des savoir-faire inscrits dans le cadre de la mobilité.Parler de ces pratiques permet aussi de corriger une vision urbaine ou distante de la vie quotidienne. Ce qui semble exceptionnel depuis l’extérieur est, pour les familles concernées, une organisation ordinaire de la subsistance. Comme le montre notre dossier sur la vie quotidienne russe contemporaine, il n’existe pas une seule manière de vivre en Russie. Les réalités d’un grand centre urbain et celles d’un campement de toundra ne se superposent pas.
On peut retenir trois éléments simples :
- le chum accompagne une vie de campement mobile ;
- la transhumance saisonnière relie des espaces éloignés sur des centaines de kilomètres ;
- la viande de renne crue et le poisson s’inscrivent dans une alimentation adaptée au milieu et aux pratiques pastorales.
Cette continuité ne veut pas dire que rien ne change. Elle signifie que les transformations extérieures doivent être mesurées à l’aune d’un système de vie qui a ses propres nécessités.
L’anthrax du pergélisol : quand le climat menace les éleveurs

La rédaction : L’épidémie d’anthrax de 2016 en Iamalie a marqué les esprits. Que révèle-t-elle sur la fragilité actuelle de la toundra ?
Svetlana Ianguel : Cet épisode rappelle que les menaces qui pèsent sur les éleveurs ne viennent pas seulement des infrastructures ou des transformations sociales. En 2016, une épidémie d’anthrax en Iamalie a été liée au dégel du pergélisol. Elle a tué des rennes et des personnes. Sa gravité tient précisément à ce qu’elle articule santé humaine, santé animale et changement des conditions environnementales.Pour les éleveurs, la perte de rennes ne représente pas seulement une perte animale ou économique. Elle affecte l’ensemble du système pastoral. Les rennes sont liés à l’alimentation, aux déplacements et à l’organisation des familles. Lorsqu’une maladie frappe le troupeau, elle touche donc des conditions très concrètes de l’existence nomade.
Il faut parler de cet événement avec précision et retenue. Il ne permet pas de résumer la toundra à une catastrophe annoncée, mais il oblige à reconnaître que le dégel du pergélisol peut faire surgir des risques sanitaires graves. Dans un espace déjà soumis à la pression industrielle, l’épisode de 2016 rappelle la vulnérabilité particulière des sociétés dont la vie dépend étroitement des animaux et des milieux.
La rédaction : En quoi cet épisode change-t-il notre manière de regarder l’élevage de rennes ?
Svetlana Ianguel : Il invite à abandonner l’idée d’un élevage isolé de son environnement. Le pastoralisme arctique repose sur une relation très étroite entre les rennes, les déplacements et la toundra. Quand le pergélisol dégèle et qu’une épidémie survient, cette relation devient immédiatement une question de survie, de sécurité et de continuité des parcours.L’anthrax de 2016 montre aussi que les enjeux contemporains ne sont pas séparables. Le climat, la santé, l’élevage et les territoires se rencontrent dans la vie des familles nomades. Les grands récits sur l’Arctique — ressources, énergie, climat — risquent parfois de laisser de côté les personnes qui vivent déjà dans ces espaces. Or elles en éprouvent directement les changements.
Comprendre cette situation demande donc une attention humaniste : ne pas réduire les Nenets, les Khanty et les Mansi à des victimes, mais reconnaître qu’ils sont concernés au premier chef par des transformations qui affectent leurs pratiques, leurs animaux et leurs terres.
École, statut légal et transmission culturelle
La rédaction : Pourquoi les écoles-internats destinées aux enfants nomades font-elles débat ?
Svetlana Ianguel : Les écoles-internats répondent à une question très concrète : comment assurer une scolarité à des enfants dont les familles suivent des parcours nomades ? Mais leur existence ouvre un débat profond sur la transmission culturelle. Lorsque les enfants vivent éloignés du campement, ils peuvent être séparés d’une partie des apprentissages quotidiens qui se font auprès des parents, du troupeau et dans le mouvement même de la transhumance.Le débat porte donc sur le risque de déculturation — une tension que connaissent aussi, sous une autre forme, les travailleurs par rotation du Grand Nord pétrolier, séparés eux aussi de leur foyer pendant de longues périodes. Ce terme ne signifie pas que l’école serait par nature étrangère ou hostile à toute culture autochtone. Il désigne une inquiétude : celle de voir se fragiliser la transmission des langues, des pratiques, des savoirs territoriaux et des liens familiaux lorsque l’apprentissage scolaire se déroule loin de la vie nomade.
La difficulté est réelle parce qu’il ne s’agit pas d’opposer mécaniquement éducation et tradition. Il s’agit de savoir comment une scolarité peut coexister avec une culture de la mobilité, sans rendre invisible ce que les enfants apprennent dans la toundra.
La rédaction : Quels droits reconnaît la loi russe à ces peuples, et que reste-t-il à transmettre au-delà des textes ?
Svetlana Ianguel : Les Nenets, les Khanty et les Mansi relèvent du statut de peuples autochtones minoritaires du Nord, reconnus par la loi russe. Cette reconnaissance s’accompagne notamment de quotas de pêche et de chasse, ainsi que de territoires d’usage traditionnel. Ces dispositifs juridiques sont importants, car ils reconnaissent que des communautés ont des liens spécifiques avec certains espaces et certaines ressources.Cependant, un droit inscrit dans la loi ne remplace pas la transmission vécue. La continuité culturelle passe aussi par les langues, les déplacements, les pratiques alimentaires, les rapports au renne et les formes de croyance. La christianisation a été partielle ; elle s’est superposée à des croyances animistes et chamaniques ancestrales qui demeurent vivantes dans la toundra. Il faut entendre cette coexistence sans la caricaturer : les appartenances religieuses et spirituelles ne se laissent pas enfermer dans une opposition simple entre ancien et nouveau.
La transmission repose ainsi sur plusieurs dimensions :
- la possibilité de maintenir les usages traditionnels du territoire ;
- la présence des enfants dans des relations familiales et pastorales vivantes ;
- la continuité des langues et des savoirs liés à la toundra ;
- le maintien de croyances et de pratiques spirituelles qui donnent sens aux lieux et aux animaux.
La question décisive est peut-être celle-ci : comment faire en sorte que la reconnaissance officielle, l’école et le développement économique n’interrompent pas les conditions mêmes de cette transmission ? Les Nenets, les Khanty et les Mansi ne demandent pas à être figés hors du temps. Leur situation oblige plutôt à imaginer un présent où les droits, les parcours de rennes et les voix des familles nomades comptent pleinement.