Maslenitsa, Ivan Koupala et Sabantouï, le calendrier vivant des villages russes
Maslenitsa, Ivan Koupala et le Sabantouï structurent toujours le calendrier social de nombreux villages et petites villes russes. Leur survie ne signifie pas que les rites seraient restés intacts malgré l’athéisme soviétique. Ils ont changé de nom, de décor et parfois de sens. Aujourd’hui, ces fêtes offrent des dates communes pour retrouver la famille, recevoir les voisins, montrer le travail des associations et occuper l’espace public. Les municipalités les soutiennent volontiers, tout en contrôlant les feux, les programmes et l’image du territoire.
Pour comprendre ces continuités, notre entretien donne voix à Nadejda Karguina, personnage éditorial composite d’ethnologue, spécialiste du folklore saisonnier et rattachée à un programme régional de l’Université fédérale de l’Oural, à Ekaterinbourg. Ses réponses sont construites à partir de travaux ethnographiques, d’archives soviétiques et d’observations documentées dans la Volga et l’Oural.
La rédaction
Pourquoi ces fêtes comptent-elles encore dans la Russie des villages ?
La rédaction : Quand on parle de Maslenitsa, d’Ivan Koupala ou du Sabantouï, pense-t-on à des survivances folkloriques ou à de véritables institutions locales ?
Nadejda Karguina : Le mot « survivance » peut être trompeur. Il suggère qu’un fragment ancien aurait traversé le temps sans bouger. Or une fête populaire demeure vivante précisément parce qu’elle accepte les changements.
Dans un village, l’événement commence bien avant le jour annoncé. Le club culturel répète un spectacle. Les enfants préparent des décorations. Une enseignante demande aux familles d’apporter une vieille recette ou une chanson. Les services municipaux trouvent du bois, ferment une rue, installent des bancs. Les commerçants calculent ce qu’ils pourront vendre. Des parents partis vivre dans la capitale régionale choisissent parfois cette date pour revenir.
La fête est donc moins un objet isolé qu’un moment d’organisation collective. Elle donne un rythme à la vie quotidienne russe contemporaine, surtout dans les localités où les occasions de rassemblement public sont devenues rares.
On reconnaît son rôle social à plusieurs signes :
- les habitants parlent de l’événement plusieurs semaines à l’avance ;
- les générations qui se fréquentent peu se retrouvent dans le même espace ;
- les associations peuvent exposer leur travail devant tout le district ;
- des familles revenues temporairement renouent avec leur localité d’origine ;
- la fête permet de mesurer, parfois cruellement, les forces encore disponibles dans un village.
Dans une commune qui perd des habitants, un beau Sabantouï ou une Maslenitsa fréquentée peut être vécu comme la preuve que le lieu n’est pas mort. Cela n’efface ni l’exode rural ni le vieillissement. Pendant quelques heures, pourtant, la communauté se voit elle-même.
Trois fêtes, trois saisons sociales
La rédaction : Peut-on les placer sur un même calendrier ?
Nadejda Karguina : Oui, à condition de ne pas les confondre. Elles appartiennent à des univers régionaux et historiques différents. Maslenitsa est très largement connue en Russie. Ivan Koupala possède des formes plus variables, parfois fortement reconstruites. Le Sabantouï est particulièrement enraciné dans les mondes tatar et bachkir, même s’il est célébré bien au-delà de leurs républiques.
| Fête | Période habituelle | Gestes les plus visibles | Fonction sociale actuelle |
|---|---|---|---|
| Maslenitsa | Semaine précédant le Grand Carême orthodoxe | Blinis, jeux de plein air, glissades, effigie brûlée | Marquer la fin de l’hiver et réunir largement la population |
| Ivan Koupala | Nuit du 6 au 7 juillet dans l’usage russe actuel | Feux, couronnes de fleurs, eau, chants et jeux nocturnes | Célébrer l’été, la jeunesse et une nature chargée de récits |
| Sabantouï | Après les travaux agricoles de printemps, selon une date locale | Lutte kuresh, courses, jeux d’adresse, repas | Affirmer l’appartenance locale et honorer le travail collectif |
Les dates ne sont pas seulement dictées par la tradition. Le climat, le calendrier scolaire, les autres fêtes du district et la disponibilité des équipes municipales pèsent beaucoup. Un Sabantouï peut être déplacé d’une semaine. Une célébration de Koupala peut avoir lieu un samedi après-midi plutôt que pendant la nuit. Cela paraît peu traditionnel, mais c’est souvent la condition de sa tenue réelle.
Maslenitsa : brûler l’hiver sans effacer le présent
La rédaction : Que représente Maslenitsa dans une petite ville russe aujourd’hui ?
Nadejda Karguina : C’est probablement la plus immédiatement reconnaissable de ces fêtes. On pense aux blinis, aux foulards colorés, aux jeux dans la neige et à l’effigie de paille brûlée. La scène paraît ancienne. Pourtant, la Maslenitsa publique actuelle doit beaucoup aux maisons de la culture soviétiques, puis aux politiques municipales apparues après 1991.
Son calendrier dépend de Pâques orthodoxe : elle précède le Grand Carême. La nourriture riche, notamment les produits laitiers et le beurre, s’inscrit dans cette période de transition alimentaire. Mais réduire Maslenitsa à une préparation religieuse serait insuffisant. Pour beaucoup de participants, elle est d’abord l’adieu à l’hiver.
Le blini joue ici un rôle très concret. On le prépare chez soi, on le vend sur la place ou on le distribue lors d’un concours. Les interprétations symboliques qui l’associent automatiquement au soleil sont répandues, mais elles ont aussi été simplifiées par les manuels de folklore et la culture populaire. Dans la vie locale, l’essentiel est souvent ailleurs : qui a cuisiné, selon quelle recette, pour qui ?
Cette fonction de la nourriture comme mémoire familiale se retrouve dans d’autres régions, jusque dans la gastronomie sibérienne autour de la stroganina et des pelmeni. Le plat n’est pas seulement un emblème. Il organise une hospitalité.
La rédaction : L’effigie brûlée conserve-t-elle une signification religieuse ?
Nadejda Karguina : Rarement au sens d’une croyance clairement formulée. Les habitants parlent plutôt de « chasser l’hiver », de « laisser partir le froid » ou simplement de respecter le scénario attendu. Les enfants veulent voir le feu. Les adultes prennent des photographies. Les pompiers vérifient la distance avec les bâtiments.
Le rite est devenu un spectacle réglementé. Dans certains villages, l’effigie est encore fabriquée par un petit groupe avec de la paille et de vieux tissus. Dans des villes plus importantes, elle peut être produite par un service technique, avec des matériaux choisis pour éviter une combustion dangereuse. Ailleurs, le feu est supprimé à cause du vent ou remplacé par un dispositif symbolique.
Cette domestication ne détruit pas forcément la fête. Elle en change le centre de gravité. Le risque serait plutôt que toutes les Maslenitsa se ressemblent : même animateur, même musique amplifiée, mêmes costumes achetés sur catalogue.

Ivan Koupala, une nuit ancienne souvent reconstruite
La rédaction : Ivan Koupala est volontiers présenté comme une fête païenne du solstice. Cette définition est-elle exacte ?
Nadejda Karguina : Elle est commode, mais trop simple. Les usages de Koupala associent des motifs liés à l’eau, au feu, à la végétation et à la jeunesse avec la fête chrétienne de la Nativité de Jean-Baptiste. Le prénom Ivan renvoie justement à Jean. Dans le calendrier civil actuel, la nuit est généralement célébrée du 6 au 7 juillet. Elle ne correspond donc plus au solstice astronomique.
Le public contemporain retient surtout quelques images : les jeunes sautant au-dessus d’un feu, les couronnes de fleurs déposées sur l’eau et la recherche de la fleur mythique de la fougère. Dans les récits, celle-ci ne fleurit qu’une nuit et permettrait de découvrir les trésors cachés. Personne n’a besoin d’y croire littéralement pour participer à la promenade en forêt ou raconter l’histoire aux enfants.
Dans certaines régions, les couronnes flottantes servent encore de jeu divinatoire sentimental. On observe leur direction ou la manière dont elles s’éloignent. Dans d’autres, ce geste est une animation organisée par un musée local. Les couronnes sont récupérées afin de ne pas laisser de déchets dans la rivière.
La rédaction : La fête est-elle aussi répandue que Maslenitsa ?
Nadejda Karguina : Non. Son implantation est inégale. Elle est plus visible dans certaines zones de Russie occidentale, mais aussi là où des ensembles folkloriques, des musées de plein air ou des militants culturels l’ont remise à l’honneur.
La nuit, le feu et l’eau posent des problèmes pratiques. Une administration accepte plus facilement une fête de journée sur une place qu’un rassemblement de jeunes au bord d’une rivière. La célébration actuelle est donc souvent avancée, raccourcie ou installée dans un parc.
Il faut également se méfier d’une carte culturelle trop nette. Les traditions circulent. Des formes annoncées comme « slaves anciennes » peuvent avoir été introduites récemment par des animateurs qui ont lu les mêmes recueils ethnographiques ou consulté les mêmes vidéos. Cela ne les rend pas fausses, mais leur ancienneté locale doit être examinée.
La diversité observée dans les villages du Nord-Ouest, notamment autour des chants et du rapport aux paysages aquatiques, rejoint certains thèmes abordés dans notre entretien sur la Carélie, ses lacs, ses forêts et ses traditions. Il n’existe cependant pas une seule fête estivale valable pour toute la Russie.
Le Sabantouï, fête de la charrue et scène publique
La rédaction : Qu’est-ce qui distingue le Sabantouï des deux autres fêtes ?
Nadejda Karguina : Son ancrage tatar et bachkir est central. Le terme est généralement compris comme la « fête de la charrue ». Il renvoie au cycle du travail agricole et se tient aujourd’hui après les semailles ou, plus largement, après les travaux printaniers.
Le Sabantouï n’est pas le prolongement d’un office religieux. Des musulmans pratiquants y participent, tout comme des habitants qui ne le sont pas. C’est une fête communautaire et agraire, avec des différences entre villages, districts et républiques.
Sa géographie dépasse le Tatarstan et la Bachkirie. Les communautés tatares l’organisent dans de nombreuses villes russes. Dans les campagnes de la Volga et de l’Oural, il conserve toutefois une densité particulière : les équipes se connaissent, les lutteurs ont une réputation locale, et le programme peut rappeler les familles ayant contribué à l’organisation.
La lutte kuresh en est l’épreuve la plus prestigieuse. Les combattants saisissent une ceinture ou une serviette passée autour de l’adversaire et cherchent à le renverser. La pratique populaire s’est institutionnalisée : arbitres, catégories et règlements sportifs ont pris une place croissante. Le vainqueur peut recevoir un prix important. Le bélier, récompense traditionnelle souvent montrée dans les représentations du Sabantouï, coexiste avec des cadeaux modernes.
Autour de la lutte, on trouve des jeux volontairement simples ou comiques :
- courir avec un œuf posé dans une cuillère ;
- casser un pot les yeux bandés ;
- avancer dans un sac ;
- grimper sur un mât ;
- participer à des courses ou à des concours d’adresse adaptés aux enfants.
Ces épreuves permettent aux spectateurs de devenir acteurs. C’est une différence avec les festivals où le public reste devant une scène sans jamais entrer dans le jeu.
La rédaction : La dimension identitaire est-elle devenue plus forte ?
Nadejda Karguina : Elle est plus explicitement mise en scène. Les drapeaux régionaux, les costumes, les discours officiels et les ensembles musicaux présentent le Sabantouï comme une vitrine culturelle. Cette visibilité compte pour les Tatars et les Bachkirs vivant dans des environnements mixtes.
Elle ne doit pas masquer les distinctions internes. Un Sabantouï bachkir n’est pas simplement la copie d’un Sabantouï tatar. Les répertoires musicaux, les manières de présenter les jeux et l’histoire locale diffèrent. Pour saisir ces nuances dans leur contexte, il faut revenir à la société régionale elle-même, comme dans notre entretien consacré à la Bachkirie, aux peuples bachkirs et à l’islam dans l’Oural.

Que reste-t-il des décennies d’athéisme soviétique ?
La rédaction : Comment ces fêtes ont-elles traversé près de soixante-dix ans d’athéisme officiel ?
Nadejda Karguina : Elles ne les ont pas traversés de la même manière, ni sans rupture. Les campagnes antireligieuses visaient les institutions, le clergé, les calendriers confessionnels et les pratiques interprétées comme superstitieuses. Leur intensité varia selon les décennies.
Les rites domestiques étaient difficiles à contrôler entièrement. On pouvait faire des blinis sans déclarer une intention religieuse. Des jeunes pouvaient se retrouver près d’une rivière en été sans nommer la soirée « Ivan Koupala ». Une pratique survit parfois parce qu’elle devient discrète ou parce que ses participants cessent d’en expliquer le sens ancien.
L’État soviétique ne s’est pas contenté d’interdire. Il a aussi produit de nouvelles fêtes et réorganisé les anciennes. Maslenitsa pouvait devenir une célébration du « départ de l’hiver russe », débarrassée de sa relation explicite au Carême. Les maisons de la culture conservaient les chansons, les danses et les costumes dans un cadre scénique.
Le Sabantouï s’adaptait assez bien au langage soviétique du travail agricole, de l’amitié entre les peuples et de la culture nationale encadrée. Il pouvait honorer les travailleurs, accueillir des compétitions sportives et servir de fête de district. La continuité y fut donc souvent plus visible.
Ivan Koupala était moins facile à normaliser. La nuit, les récits divinatoires et certains jeux de jeunesse s’accordaient mal avec le rationalisme officiel. Les éléments jugés acceptables passaient par les ensembles folkloriques ou les reconstitutions.
Une partie de ce que l’on appelle aujourd’hui « retour de la tradition » est en réalité un assemblage de plusieurs héritages :
- des souvenirs familiaux transmis oralement ;
- les formes scéniques créées par les clubs soviétiques ;
- des descriptions puisées dans les recueils d’ethnographie ;
- les politiques patrimoniales développées après la fin de l’URSS ;
- des usages récents liés au tourisme et aux réseaux sociaux.
Dire que tout a été détruit serait faux. Affirmer que rien n’a changé le serait tout autant.
Les mairies protègent-elles les fêtes ou les récupèrent-elles ?
La rédaction : Quel est désormais le rôle des autorités locales ?
Nadejda Karguina : Il est décisif, surtout dans les petites localités où peu d’associations disposent de moyens autonomes. La mairie ou l’administration du district fournit la sonorisation, les barrières, les transports et le personnel de sécurité. Elle coordonne les pompiers pour Maslenitsa, surveille les accès à l’eau pendant Koupala et prépare le terrain du Sabantouï.
Cette implication relève à la fois du service public et de la communication politique. L’élu ouvre la fête, remercie les habitants et apparaît sur les photographies officielles. La municipalité montre qu’elle entretient le territoire. Une fête réussie devient un argument de prestige face aux districts voisins.
Le mot « récupération » convient lorsque la scène officielle occupe tout l’espace ou lorsque les habitants ne sont plus que des figurants. Mais les relations sont souvent plus ambiguës. Une directrice de maison de la culture a besoin du budget municipal pour faire travailler les enfants. Un responsable local peut être sincèrement attaché au Sabantouï de son enfance. L’administration n’est pas un bloc extérieur au village : ses employés en sont fréquemment issus.
Le contrôle se manifeste surtout dans le format. Les autorités privilégient les événements prévisibles, familiaux et photographiables. Elles réduisent ce qui semble dangereux ou difficile à expliquer :
- les feux sont limités à un emplacement surveillé ;
- les cortèges spontanés cèdent la place à un programme horaire ;
- les chants longs sont raccourcis pour la scène ;
- les vendeurs sont regroupés dans une zone autorisée ;
- les pratiques divinatoires sont présentées comme un jeu folklorique.
La fête devient plus sûre. Elle perd aussi une part d’imprévu.
Qui fait réellement vivre le calendrier local ?
La rédaction : Au-delà des autorités, sur qui repose l’organisation ?
Nadejda Karguina : Sur des personnes souvent peu visibles : bibliothécaires, enseignantes, responsables de clubs, chauffeurs, cuisinières de cantine, artisans et bénévoles. Dans bien des villages, une femme employée par la maison de la culture porte l’essentiel du projet. Elle connaît les enfants, sait quelles grand-mères se souviennent d’une chanson et négocie avec l’administration.
Ce travail révèle les fragilités de la province. Une commune peut posséder une scène neuve, mais manquer de musiciens. Une autre dispose d’un ensemble remarquable dans un bâtiment mal chauffé. Si la personne qui dirigeait le club prend sa retraite, une tradition présentée comme « séculaire » peut disparaître du programme en une année.
Les écoles occupent une position délicate. Elles transmettent des gestes et des récits, mais elles tendent à les standardiser. Les élèves apprennent une version courte, adaptée à la représentation. Le costume devient parfois plus important que le contexte social dans lequel le chant avait autrefois un sens.
Les habitants âgés ne valident pas toujours ces reconstitutions. Certains trouvent les nouveaux spectacles trop bruyants. D’autres sont heureux que les jeunes s’intéressent enfin aux histoires du village. Des désaccords apparaissent sur la bonne recette, la couleur d’un vêtement ou la manière de lutter. Ces disputes sont elles-mêmes un signe de vitalité : la tradition compte assez pour que l’on discute de sa forme.
La fête crée-t-elle encore une communauté ?
La rédaction : Dans une société plus mobile et connectée, ces rassemblements ont-ils toujours une fonction profonde ?
Nadejda Karguina : Oui, mais cette fonction a changé. Autrefois, le calendrier agricole imposait davantage son rythme aux habitants. Aujourd’hui, beaucoup travaillent dans les services, dans une usine distante ou selon des horaires qui ne suivent plus les saisons. Le Sabantouï n’attend pas toujours la fin effective des travaux d’un champ familial. Koupala peut être annoncé sur le réseau social de la municipalité. Les blinis de Maslenitsa sont parfois achetés à un camion de restauration.
La communauté n’en disparaît pas. Elle se recompose autour d’un rendez-vous choisi plutôt que subi. La fête réunit ceux qui vivent encore sur place, ceux qui sont partis et ceux qui reviennent pour la journée. Elle donne aux adolescents un espace où ils peuvent apparaître autrement que comme élèves. Elle permet aux anciens d’être sollicités pour leur mémoire.
Il y a aussi une dimension de réputation. Le lutteur du Sabantouï, la meilleure cuisinière de Maslenitsa ou le groupe qui connaît les chants de Koupala reçoivent une reconnaissance publique. Dans une petite localité, cette reconnaissance conserve du poids.
Il ne faut pas idéaliser la scène. Les conflits sociaux ne s’interrompent pas. Certaines familles restent à l’écart. L’alcool peut poser problème, même lorsque sa vente est encadrée. Les habitants qui ne se reconnaissent pas dans le récit culturel dominant peuvent se sentir invités sans être pleinement représentés.
La fête ne crée donc pas automatiquement l’unité. Elle donne plutôt une forme visible au collectif, avec ses solidarités et ses lignes de fracture — une dynamique que l’on retrouve, sous une forme plus institutionnelle, dans le Sabantouï tatar et bachkir de la charrue, dossier consacré spécifiquement à cette fête et à ses enjeux identitaires.
Quel avenir pour Maslenitsa, Koupala et le Sabantouï ?
La rédaction : Ces fêtes vont-elles devenir de simples produits touristiques ?
Nadejda Karguina : Le risque existe surtout lorsque le programme est conçu pour un visiteur abstrait. On remplace alors les variantes locales par quelques images immédiatement lisibles : le blini, la couronne de fleurs, le lutteur en costume. Le résultat est séduisant, mais interchangeable.
Le tourisme peut aussi fournir un revenu à des artisans et convaincre une administration de maintenir un musée ou une maison de la culture. Tout dépend de la place laissée aux habitants. S’ils cuisinent, arbitrent, racontent et choisissent le programme, la fête reste une pratique sociale. S’ils ne font que poser devant une scène organisée ailleurs, elle devient un décor.
Les formes évolueront encore. Les couronnes de Koupala seront peut-être fabriquées avec des matériaux mieux contrôlés. La lutte kuresh poursuivra sa transformation sportive. Maslenitsa devra composer avec des hivers moins réguliers dans certaines régions et avec des règles de sécurité plus strictes.
La continuité ne se mesure pas à l’immobilité. Elle se reconnaît à la capacité d’une localité à faire sienne une date, à mobiliser des personnes et à transmettre autre chose qu’une photographie. Une fête populaire vit tant qu’elle donne une raison de préparer ensemble le prochain rendez-vous.
La rédaction
Sources et repères bibliographiques
- Musée russe d’ethnographie, Saint-Pétersbourg, collections et dossiers consacrés aux rites calendaires des peuples de Russie.
- Institut d’ethnologie et d’anthropologie N. N. Mikloukho-Maklaï de l’Académie des sciences de Russie, travaux sur les fêtes, les identités régionales et les pratiques rituelles.
- Institut d’études ethnologiques R. G. Kouzeïev du Centre fédéral de recherche d’Oufa, publications sur les sociétés bachkire et tatare.
- Propp, Vladimir, Les Fêtes agraires russes, Leningrad, 1963.
- Sokolova, Vera, Les Rites calendaires du printemps et de l’été chez les Russes, les Ukrainiens et les Biélorusses au XIXe et au début du XXe siècle, Moscou, Éditions Naouka, 1979.
- Encyclopédie tatare, Institut de l’Encyclopédie tatare et des études régionales, entrée consacrée au Sabantouï.
- Convention de l’UNESCO pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel, 2003, cadre de référence sur la transmission et la participation des communautés.
- Revue Etnografitcheskoïe obozrenie de l’Académie des sciences de Russie, articles consacrés au folklore, aux rituels publics et aux politiques patrimoniales contemporaines.
