Ethnologue, maître de conférences à l'INALCO (Institut National des Langues et Civilisations Orientales), département études caucasiennes. Paris, 18 ans de travail de terrain en Tchétchénie, Ingouchie et Ossétie. Auteur de Les montagnards du Caucase : identités et résistances (2019, Éditions de l'EHESS).
Le Caucase du Nord est l’une des régions les plus mal connues de France, malgré sa présence récurrente dans les dépêches de presse depuis les années 1990. Guerres de Tchétchénie, attentats à Moscou, tensions en Ingouchie, montée en puissance du gouvernement Kadyrov à Grozny — les informations qui parviennent en Europe occidentale ont longtemps été dominées par la politique et la violence, au détriment d’une compréhension plus profonde de ce que sont ces peuples, leurs cultures, leurs langues, leur rapport à la Russie.
Boris Magomedov enseigne à l’INALCO depuis quinze ans. Il a effectué dix-huit années de terrain dans les républiques du Caucase du Nord, à une époque où cela demandait une forme de courage particulière. Son livre, paru en 2019, est l’une des rares synthèses francophones sur les identités caucasiennes contemporaines. Sophie Renard l’a rencontré à Paris en mai 2026 pour GAZETA France-Oural. L’entretien porte sur ce que la France ignore du Caucase du Nord.
Diversité des peuples du Caucase
Sophie Renard : Boris Magomedov, comment vous est venue cette spécialisation sur le Caucase du Nord ?
Boris Magomedov : Comme souvent dans les vocations scientifiques, par hasard et par nécessité. J’ai fait mes premières recherches de terrain en Ossétie du Nord dans les années 2000, dans un contexte post-bellum très particulier — quelques années après la guerre en Tchétchénie, au moment où la région cherchait à se réorganiser. Ce que j’ai découvert sur le terrain n’avait rien à voir avec ce que les médias montraient. J’ai rencontré des intellectuels, des professeurs, des artisans, des femmes qui portaient des projets culturels dans des villages dévastés. J’ai réalisé que le Caucase du Nord était incompris à un degré que je n’imaginais pas — non seulement en France, mais souvent aussi à Moscou. La complexité réelle de ces sociétés était invisible dans les récits dominants. C’est ce décalage qui m’a retenu. Dix-huit ans de terrain, c’est le temps qu’il faut pour commencer à comprendre quelque chose.
Pour situer géographiquement ces peuples dans leur contexte administratif, notre dossier sur le Caucase du Nord et ses républiques présente les sept républiques fédérées — de la Tchétchénie à l’Ossétie du Nord — et leurs spécificités politiques et culturelles.
Sophie Renard : Vous dites que le Caucase du Nord est mal compris à Moscou. Qu’entendez-vous par là ?
Boris Magomedov : L’administration russe a longtemps traité le Caucase du Nord comme un ensemble homogène — « le Caucase » — alors que la réalité est une mosaïque d’une complexité extraordinaire. Plus de 40 peuples distincts, des dizaines de langues qui n’ont aucun lien entre elles, des religions différentes, des structures sociales radicalement différentes. Les Tchétchènes et les Ingouches, par exemple, sont des peuples nakh très proches linguistiquement, mais avec des organisations claniques (le système des teïps) qui fonctionnent de manière distincte. Les Ossètes sont les seuls peuples indo-européens de la région, avec une langue qui est la seule héritière du vieux scythe. Les Daghestanais ne sont pas un peuple — c’est une catégorie administrative qui regroupe 28 ethnies parlant des langues que les linguistes classent dans au moins trois grandes familles. Quand l’administration moscovite parle de « politique caucasienne », elle parle en réalité d’une politique destinée à des réalités radicalement différentes. Ce manque de différenciation a produit des erreurs stratégiques dont les conséquences sont encore visibles.
Sophie Renard : Quelle est, selon vous, la clé pour comprendre la société tchétchène contemporaine ?
Boris Magomedov : Le teïp, sans hésitation. Le teïp est le clan, l’unité de base de la société tchétchène. La Tchétchénie compte environ 135 teïps reconnus, regroupés en neuf associations claniques (tukhums). Tout Tchétchène sait à quel teïp il appartient, par son père, et cette appartenance structure ses relations sociales, ses alliances matrimoniales, ses obligations de solidarité. La vendetta (krovnaïa mest), le code d’honneur (adat), la médiation dans les conflits — tout cela passe par le teïp. Or, les guerres de Tchétchénie des années 1990 et 2000 ont été, entre autres, des guerres de teïps : certains ont soutenu les séparatistes, d’autres l’administration russe, en fonction de logiques claniques et de territoire qui n’avaient rien d’idéologique au sens occidental du terme. Quand Ramzan Kadyrov est arrivé au pouvoir en 2007, l’une de ses premières tâches a été de retravailler ces allégeances claniques pour les mettre au service de son autorité. C’est un processus très compliqué que l’on observe encore aujourd’hui, et que l’on ne peut pas comprendre sans connaître le système des teïps.
Sophie Renard : Et la société ingouche — quelle est sa spécificité par rapport à la tchétchène ?
Boris Magomedov : Tchétchènes et Ingouches sont des frères. Jusqu’au début du XIXe siècle, il n’existait pas vraiment de frontière ethnique ou politique entre eux — ils partageaient des territoires, des structures claniques similaires, et une langue mutuellement intelligible. C’est l’administration tsariste qui a commencé à les distinguer administrativement, puis l’URSS qui les a séparés en républiques distinctes. La grande rupture, c’est 1991-1992, avec le conflit ossèto-ingouche pour l’Ossétie du Nord et le district de Prigorodny. Des dizaines de milliers d’Ingouches ont été expulsés de ce district en quelques jours de violence, avec la complicité passive des forces armées russes. Ce traumatisme fondateur explique beaucoup de la politique ingouche contemporaine — le rapport difficile avec l’Ossétie du Nord, la méfiance envers Moscou, la recherche d’autonomie. L’Ingouchie est la plus petite república de Russie, avec 3 800 km² — une minuscule entité coincée entre la Tchétchénie et l’Ossétie du Nord, dont les habitants portent un contentieux territorial profond.

La complexité de ces identités caucasiennes illustre celle de la mosaïque des peuples non-slaves de Russie : des cultures distinctes que Héritage Russe documente à travers ses archives sur les traditions populaires de l’espace post-soviétique.
Sophie Renard : Parlons des Ossètes. Vous les présentez souvent comme le cas le plus « atypique » du Caucase du Nord.
Boris Magomedov : Atypique est le bon mot. Les Ossètes sont un peuple indo-européen — leurs ancêtres sont les Sarmates et les Alains, populations nomades des steppes pontiques dont la langue a survécu dans les montagnes du Caucase central. L’ossète est l’unique descendant moderne des langues scyto-sarmates : c’est une langue indo-iranienne, plus proche du persan et du sanskrit que de n’importe quelle langue caucasienne. Cela signifie que les Ossètes se retrouvent linguistiquement isolés au milieu d’un océan de langues nakh et daghestaniennes. Culturellement, leur syncrétisme religieux est fascinant : la plupart se disent orthodoxes (l’Ossétie fut christianisée par Byzance au VIe siècle), mais ils pratiquent aussi des rites traditionnels préislamiques et préchétiens — des sacrifices d’animaux, des cultes de lieux saints de montagne — qui n’ont rien à voir avec l’orthodoxie. Ils font la distinction entre ce qu’ils appellent « la foi des anciens » (Uatsdin) et la religion officielle. Ce syncrétisme est l’une des formes d’identité religieuse les plus originales de tout l’espace post-soviétique. Politiquement, les Ossètes sont aussi dans une position unique : ils ont deux républiques, l’une en Russie (Ossétie du Nord) et l’autre en Géorgie (Ossétie du Sud, reconnue par la Russie depuis 2008). C’est le seul peuple du Caucase du Nord à avoir été coupé en deux par la frontière russo-géorgienne.
Islam, langues et résistance culturelle
Sophie Renard : La question de l’islam dans le Caucase du Nord est souvent associée, dans les médias, à la radicalisation. Quelle est la réalité que vous observez sur le terrain ?
Boris Magomedov : La question est réelle, mais elle est mal posée dans le discours public. L’islam est une religion de montagne dans le Caucase du Nord depuis plusieurs siècles — le Daghestan et la Tchétchénie ont été islamisés entre le XVIe et le XVIIIe siècle, dans un processus progressif. Cet islam de montagne a ses particularités : une forte tradition soufie (les tarikats Naqshbandiyya et Qadiriyya en Tchétchénie, la Shaziliyya au Daghestan), une organisation par confréries religieuses qui a structuré la résistance à la conquête russe au XIXe siècle (le mouvement de Chamil). Ce qui s’est passé dans les années 1990, c’est l’arrivée d’un islam salafiste importé par des prédicateurs venus du Moyen-Orient, qui a rencontré un terrain fertile chez des jeunes désorientés par l’effondrement soviétique et les guerres. La tension entre cet islam rigoriste et l’islam soufi traditionnel est la vraie ligne de fracture religieuse du Caucase du Nord — pas la tension islam/orthodoxie. Aujourd’hui, Kadyrov en Tchétchénie promeut activement un islam de type soufi officiel, nationalisé en quelque sorte, comme contrepoids à l’influence salafiste. C’est une politique efficace à court terme, mais qui ne résout pas les questions sociales de fond.
Sophie Renard : Vous avez observé les représentations culturelles des peuples du Caucase en France et en Europe. Comment sont-ils perçus ?
Boris Magomedov : Mal, globalement. La perception française du Caucase est presque entièrement construite à partir des guerres de Tchétchénie et des attentats liés à des Tchétchènes en Europe. Ce prisme sécuritaire écrase toute la richesse culturelle. Les festivals et représentations culturelles du monde russe en France consacrent parfois quelques soirées aux musiques et danses du Caucase, mais c’est souvent présenté comme de l’exotisme orientalisant, sans le contexte nécessaire. Ce qui manque, c’est une présentation de la diversité interne : qu’un Avar du Daghestan et un Tchétchène n’ont rien en commun culturellement, que les danses ossètes sont radicalement différentes des danses lezguines. Cette indifférenciation alimente un imaginaire confus qui mêle dans la même catégorie des peuples qui n’ont, pour certains, aucun lien.
Sophie Renard : Quelle est la situation des langues du Caucase du Nord en 2026 ?
Boris Magomedov : Dramatique pour beaucoup d’entre elles. Sur les 40+ langues parlées dans la région, au moins une vingtaine sont en danger d’extinction selon l’UNESCO. Les langues à grand nombre de locuteurs — tchétchène (environ 1,5 million), avar (750 000), lezguin (600 000) — résistent bien, avec des politiques actives d’enseignement et de production culturelle. Mais des langues comme le tsakhour (7 000 locuteurs), le hinukh (400 locuteurs), ou le khvarshi (1 500 locuteurs) sont dans un état critique. La pression du russe est constante : c’est la langue du travail, de l’administration, de l’enseignement supérieur. Les jeunes qui partent à Moscou ou Saint-Pétersbourg reviennent souvent sans langue maternelle fonctionnelle. L’URSS avait développé des alphabets, des grammaires, des littératures pour beaucoup de ces langues — un investissement intellectuel réel qui a paradoxalement créé des standards littéraires pour des langues auparavant purement orales. Depuis 1991, ces politiques ont été abandonnées au profit du russe. C’est une perte patrimoniale irréparable qui est en train de se produire sous nos yeux.
Sophie Renard : Votre livre s’intitule « Les montagnards du Caucase : identités et résistances ». Comment définissez-vous cette résistance aujourd’hui ?
Boris Magomedov : La résistance que j’observe n’est plus armée — c’est celle des pratiques culturelles ordinaires. La résistance d’une femme qui insiste pour transmettre sa langue à ses enfants dans un appartement de Grozny. La résistance d’un musicien de Makhatchkala qui compose en avar alors que le marché de la musique pop russe l’aspire. La résistance d’un historien d’Ingouchie qui fouille les archives pour retrouver les récits d’avant la déportation de 1944. Ce sont des résistances microscopiques, souvent invisibles pour un regard extérieur, mais qui construisent une continuité culturelle. Ce qui me frappe après dix-huit ans de terrain, c’est la ténacité. Ces peuples ont connu des génocides, des déportations, des guerres, des occupations coloniales successives. Ils sont encore là. Ils parlent encore leurs langues. Ils transmettent encore leurs traditions. Cette persistance est, en soi, une forme d’héroïsme ordinaire que je n’ai pas fini d’admirer.

Cinq idées reçues sur le Caucase Nord
Sophie Renard : Cinq idées reçues sur le Caucase du Nord — vrai ou faux ?
Boris Magomedov : Volontiers.
« Le Caucase du Nord est une région homogène » — Faux, radicalement. Quarante peuples, des dizaines de langues, des religions différentes, des structures sociales incomparables. L’homogénéité est une projection administrative.
« L’islam est nouveau au Caucase du Nord » — Faux. Le Daghestan s’islamise dès le VIIe siècle dans ses zones côtières. La Tchétchénie et l’Ingouchie sont islamisées entre le XVIe et le XVIIIe siècle. C’est une présence pluriséculaire.
« La résistance caucasienne au XIXe siècle était religieuse » — Partiellement vrai. L’imam Chamil a utilisé le cadre religieux soufi pour unifier des peuples très différents. Mais la résistance avait aussi des dimensions tribales, territoriales et anti-coloniales qui dépassaient la religion.
« Les guerres de Tchétchénie représentaient tous les Caucasiens » — Faux. La Tchétchénie est une parmi sept républiques du Caucase du Nord. Les autres républiques ont en grande majorité suivi des trajectoires très différentes pendant les années 1990.
« Le Caucase du Nord est en voie de russification » — Vrai et faux. La russification linguistique progresse, surtout dans les villes. Mais l’identité ethnique, les pratiques culturelles et religieuses, et le sentiment d’appartenance aux peuples du Caucase restent très forts chez les jeunes générations.
Conclusion : Trois raisons de s’intéresser au Caucase du Nord en 2026, selon Boris Magomedov
La richesse linguistique : Le Caucase du Nord est l’un des espaces de plus grande densité linguistique au monde. Comprendre ses langues, c’est comprendre l’histoire de la diversité humaine.
Les enjeux géopolitiques actuels : Dans le contexte des transformations de la zone post-soviétique depuis 2022, le Caucase du Nord est au carrefour de tensions entre la Russie, la Géorgie, l’Azerbaïdjan et l’Iran. Sa stabilité conditionne celle de tout le flanc sud de la Russie.
Les modèles de résilience culturelle : Les peuples du Caucase du Nord ont survécu à des traumatismes historiques considérables. Leurs stratégies de transmission culturelle et de maintien de l’identité en situation de domination sont un sujet d’étude capital pour comprendre comment les minorités résistent à l’assimilation forcée.
Pour prolonger la réflexion sur les dynamiques sociales contemporaines dans la région, l’entretien avec Marina Volodina sur la Tchétchénie et le Daghestan offre un angle sociologique complémentaire.
La résistance culturelle des peuples du Caucase fait écho à celle d’autres minorités russes : notre dossier sur la Carélie et ses peuples finno-ougriens explore une autre forme de ténacité identitaire dans le Nord-Ouest.
Conclusion
Le Caucase du Nord reste, pour l’observateur européen, une terra incognita culturelle. Boris Magomedov, après dix-huit ans de terrain, n’a pas simplifié sa vision de la région — il l’a au contraire rendue plus complexe, plus nuancée, plus respectueuse de la réalité de ces peuples. C’est peut-être la leçon fondamentale que cet entretien nous laisse : le Caucase du Nord ne se laisse pas résumer. Il demande du temps, de la patience, et une disposition à se laisser surprendre.