Marina Volodina parle vite, avec cette énergie particulière des chercheurs qui ont passé des années sur le terrain et qui savent que ce qu’ils ont vu ne ressemble pas du tout aux clichés qui circulent. Chercheuse associée à l’EHESS Paris, spécialiste des sociétés du Caucase du Nord, elle a effectué plus d’une douzaine de séjours prolongés au Daghestan et en Tchétchénie entre 2012 et 2024. Son carnet de terrain est épais. Ses certitudes, au contraire, ont fondu au contact d’une réalité qui déjoue à chaque fois les grilles d’analyse importées de l’extérieur.

« C’est beaucoup plus compliqué que ce qu’on lit dans les journaux », répète-t-elle souvent. La formule pourrait paraître banale, usée par trop de chercheurs qui la dégainent pour protéger leur pré carré. Chez elle, elle prend un sens concret : les gens là-bas, dans les quartiers de Makhatchkala ou les villages perchés du Daghestan de montagne, vivent des contradictions que nos cadres analytiques n’arrivent pas à saisir d’un seul bloc. Femmes voilées qui dirigent des entreprises, anciens combattants devenus entrepreneurs, jeunes urbains connectés au monde entier tout en maintenant des formes d’allégeance tribale : le Caucase du Nord contemporain est un laboratoire sociologique sans équivalent en Europe.

C’est dans son bureau de la rue de Varenne, entre une carte ethnolinguistique punaisée au mur et une pile de cahiers couverts d’une écriture serrée, qu’elle a accepté de nous recevoir pour un entretien long. Nous avons voulu comprendre : qu’est-ce que le Caucase du Nord russe en 2025 ? Quelles dynamiques le traversent ? Et pourquoi cette région, pourtant si proche de l’Europe, reste-t-elle aussi mal connue ? Pendant près de deux heures, Marina Volodina a répondu avec la précision et la franchise qui caractérisent son travail. Voici l’essentiel de cet échange, que nous publions dans le pilier Caucase du Nord consacré aux républiques de la fédération.


Hélène Cormier : Marina Volodina, vous étudiez le Caucase du Nord depuis plus de douze ans. Pourquoi cette région vous semble-t-elle particulièrement importante à comprendre en 2025 ?

Marina Volodina : Parce qu’elle cristallise, mieux que n’importe quel autre territoire russe, les tensions fondamentales de la fédération post-soviétique. Il faut distinguer deux niveaux. D’un côté, le Caucase du Nord est un laboratoire de la gestion des minorités dans un État centralisé : comment Moscou négocie-t-il avec des entités qui ont leurs propres structures de loyauté, leurs propres normes sociales, leurs propres références religieuses ? C’est une question qui va bien au-delà de la région et qui dit quelque chose d’essentiel sur ce qu’est la Russie contemporaine. De l’autre côté, il y a une réalité interne fascinante que les gens là-bas vivent au quotidien : des sociétés en transformation rapide, une urbanisation massive, une montée en puissance des femmes dans les espaces professionnels, une jeunesse qui consomme la culture mondiale via TikTok et Instagram tout en étant profondément ancrée dans des valeurs communautaires très traditionnelles. Cette tension-là n’est pas une pathologie. C’est une modernité particulière, non-occidentale, qui mérite d’être documentée pour elle-même et non pas à travers le seul prisme des conflits armés. En 2025, après des décennies de guerre et de reconstruction, il est temps de regarder ce qui se construit, pas seulement ce qui a été détruit.


Hélène Cormier : La Tchétchénie est souvent présentée comme un paradoxe : une région dévastée par deux guerres qui affiche aujourd’hui une reconstruction spectaculaire sous Ramzan Kadyrov. Comment analyser cette modernité tchétchène ?

Marina Volodina : C’est beaucoup plus compliqué que l’image d’une vitrine artificielle. Il y a à Grozny une réalité urbaine qui est visible, tangible, que les gens là-bas habitent vraiment : des immeubles neufs, des hôtels, des centres commerciaux, une avenue centrale illuminée la nuit. Cela n’existe pas par accident. Il y a eu un investissement massif de la part de l’État fédéral — on parle de plusieurs centaines de milliards de roubles sur quinze ans — et une volonté politique claire d’Kadyrov de montrer que la Tchétchénie a changé de visage. Mais il faut distinguer la façade et la profondeur. L’économie tchétchène reste structurellement dépendante des transferts budgétaires de Moscou, qui représentent entre 70 et 80 % des recettes républicaines selon les années. Il n’y a pas de tissu productif autonome. Les emplois formels sont largement publics. Le secteur privé existe, mais dans un espace où les règles d’accès au marché sont très particulières. Ce que j’observe aussi, c’est un contrôle social qui s’est durci sous couvert de restauration des valeurs islamiques et traditionnelles. Les gens là-bas naviguent dans cet espace avec des stratégies très fines : ils affichent la conformité en public et négocient leurs espaces de liberté en privé. C’est une forme de dualité sociale qui n’est pas nouvelle dans l’histoire soviétique et post-soviétique. La modernité tchétchène est réelle mais elle a un prix que beaucoup préfèrent ne pas nommer trop fort.


Hélène Cormier : Le Daghestan est souvent décrit comme la « plus complexe » des républiques russes. Qu’est-ce que cela signifie concrètement ?

Marina Volodina : Complexe, oui, mais pas dans le sens négatif qu’on lui attribue parfois. Il faut distinguer plusieurs niveaux de cette complexité. Le premier est ethnolinguistique : le Daghestan compte plus de trente peuples autochtones reconnus — Avars, Dargines, Kumyks, Lezgins, Laks, Tabassarans, Rutuls, Aguls, et j’en oublie — avec autant de langues distinctes, certaines mutuellement inintelligibles, appartenant à des familles linguistiques différentes. Nulle part ailleurs en Russie, ni même en Europe dans son ensemble, vous ne trouverez une telle diversité dans un territoire aussi compact. Le deuxième niveau est religieux : le Daghestan est islamique depuis le IXe siècle dans les plaines et depuis le XIIIe dans les montagnes, mais cet islam n’est pas monolithique. Les confréries soufies — Naqchbandiyya et Qadiriyya principalement — structurent la vie sociale dans de nombreux villages. À côté d’elles coexistent des formes d’islam dit salafiste, arrivées dans les années 1990 avec les retours de la diaspora ayant étudié en Arabie saoudite ou en Égypte, et des pratiques rituelles locales d’origine préislamique que les théologiens considèrent avec suspicion mais que les gens là-bas maintiennent avec une tranquille continuité. Le troisième niveau est politique : le Daghestan est gouverné depuis Makhatchkala par des élites qui doivent constamment équilibrer les loyautés tribales, les affiliations claniques, les exigences de Moscou et les pressions de l’islam institutionnel. C’est un exercice permanent de funambulisme. Et malgré tout cela, le Daghestan fonctionne. Les gens s’y marient, y font des études, y créent des entreprises. Le chaos est une construction de l’extérieur.

Vue panoramique des montagnes du Daghestan, villages perchés sur falaises, architecture en pierre


Hélène Cormier : Comment analyser le rôle de l’islam dans le Caucase du Nord contemporain ? Est-ce un facteur de cohésion ou de fragmentation ?

Marina Volodina : Les deux à la fois, selon les contextes, et c’est précisément pour ça qu’il faut se méfier des réponses trop simples. L’islam est le dénominateur commun qui relie des peuples très différents — Tchétchènes, Ingouches, Avars, Kumyks, Kabardins — dans une identité partagée qui transcende les frontières ethniques et républicaines. Dans ce sens, il est un facteur puissant de cohésion régionale. Mais à l’intérieur même de cet espace islamique commun, les tensions entre courants sont réelles et parfois violentes. Le soufisme traditionnel, avec ses cheikhs, ses confréries, ses pratiques de dévotion collective, est perçu par les courants réformistes comme une déviation de l’islam authentique. Les partisans d’un islam dit « purifié » ont eux-mêmes des lectures très diverses du texte et de la norme. Les autorités russes, pour leur part, ont tenté depuis les années 2000 de mettre en place un « islam officiel » contrôlé par des structures institutionnelles (muftiyats républicains) loyales à Moscou. Avec des résultats mitigés : l’islam institutionnel est accepté comme interlocuteur par une partie de la population, mais perçu comme un instrument politique par une autre partie qui se tourne vers d’autres formes d’autorité religieuse. Une comparaison éclairante peut être faite avec l’islam dans le Tatarstan et la Bachkirie : dans les deux cas, on observe cette même tension entre un islam institutionnel lié au pouvoir et des formes de religiosité populaire qui échappent au contrôle de l’État.


Hélène Cormier : L’économie du Caucase du Nord est souvent décrite comme sous-développée ou artificielle. Est-ce une lecture juste ?

Marina Volodina : Partielle, et donc trompeuse. Il y a effectivement une réalité de dépendance structurelle aux transferts fédéraux qui est documentée et bien connue. Les taux de chômage officiel sont élevés — entre 10 et 20 % selon les républiques — et l’économie formelle est dominée par le secteur public. Mais cette lecture oublie l’économie informelle, qui est massive et fonctionnelle. Les gens là-bas travaillent. Ils commercent, cultivent, construisent, transportent, enseignent, soignent — souvent en dehors des statistiques officielles. Les marchés daghestanais, les réseaux de commerce transfrontalier avec la Géorgie ou l’Azerbaïdjan, les flux de l’économie des fêtes et des mariages (qui mobilisent des sommes considérables), la construction privée dans les villages : tout cela existe, est réel, fait vivre des familles. Par ailleurs, il faut distinguer les républiques entre elles. La Kabardino-Balkarie a un secteur touristique autour d’Elbrouz qui représente une ressource propre. L’Ossétie du Nord a une tradition industrielle héritée du soviétique. Le Daghestan a une agriculture qui produit une grande partie des raisins et des abricots russes. Ce n’est pas rien. Le problème n’est pas l’absence d’activité économique, c’est l’absence de cadre institutionnel qui permettrait à cette activité de s’inscrire dans un tissu formel et donc de générer des impôts, des droits sociaux, de la protection. C’est beaucoup plus compliqué qu’une simple économie de rente.


Hélène Cormier : Quelle est la situation des femmes dans le Caucase du Nord contemporain ? Entre traditions contraignantes et émancipation réelle, comment décrire cette réalité ?

Marina Volodina : Il faut absolument se méfier des généralisations ici. Il n’y a pas une situation des femmes au Caucase du Nord, il y en a plusieurs, qui varient selon la République, le milieu social, l’âge, le lieu de résidence (ville ou village), la famille d’appartenance. Ce que j’observe dans mes recherches, c’est une tension réelle entre des normes très conservatrices — contrôle de la mobilité féminine, mariages arrangés encore fréquents dans certains milieux, pression familiale forte concernant le port du voile dans l’espace public — et une réalité pratique qui est souvent plus nuancée. Des femmes daghestanaises dirigent des restaurants, des cabinets médicaux, des écoles, des associations. Des femmes tchétchènes font des études supérieures à Moscou ou à Saint-Pétersbourg et reviennent avec des diplômes et des ambitions professionnelles. La négociation entre les normes collectives et les trajectoires individuelles est permanente, subtile, et souvent gagnante pour les femmes qui savent en jouer. Ce n’est pas une émancipation au sens occidental du terme — les femmes là-bas n’utilisent généralement pas ce mot, et beaucoup le refuseraient — mais ce n’est pas non plus une soumission totale. C’est une agentivité particulière, qui emprunte les chemins que les structures locales laissent ouverts. La situation est documentée de manière plus détaillée dans notre rubrique dédiée aux sociétés des régions.


Hélène Cormier : Comment décrire la jeunesse du Caucase du Nord ? Quelles sont ses perspectives d’avenir ?

Marina Volodina : La jeunesse caucasienne est peut-être la réalité la plus intéressante et la plus sous-documentée de la région. Les gens là-bas ont entre 18 et 30 ans, ils sont nés après ou pendant les guerres tchétchènes, ils ont grandi dans un Caucase du Nord déjà post-conflit, et leur rapport au monde est radicalement différent de celui de leurs parents. Ils sont hyperbranché : TikTok, YouTube, réseaux sociaux en russe, en arabe, en anglais. Ils consomment la culture mondiale — musique, mode, humour — tout en maintenant des ancrages identitaires forts. Un jeune Avar de Makhatchkala peut écouter de la trap américaine, suivre des influenceurs saoudiens sur l’islam, et considérer comme absolue l’obligation de respecter les anciens de son clan. Ce n’est pas une contradiction pour lui : c’est son monde. La question de l’avenir est plus sombre, objectivement. Les opportunités professionnelles dans les républiques restent limitées, ce qui génère une émigration massive vers les grandes métropoles russes. Moscou et Saint-Pétersbourg comptent des centaines de milliers de ressortissants du Caucase du Nord. Ceux qui restent doivent composer avec des marchés du travail étroits et des réseaux de patronage incontournables. Mais la jeunesse du Caucase du Nord n’est pas résignée. Elle invente, elle tente, elle revient parfois avec des compétences et des projets. L’entrepreneuriat est en croissance dans plusieurs villes de la région.

Marché populaire à Makhatchkala, Daghestan, femmes en robes colorées, étals d'épices et de fruits

Pour mieux saisir la diversité ethnique de cet espace, il est utile de lire aussi notre dossier sur les peuples non-slaves de Russie, qui replace le Caucase dans le contexte plus large de la Fédération.


Hélène Cormier : L’Ingouchie, la Kabardino-Balkarie, la Karatchaïévo-Tcherkessie : ces républiques sont presque invisibles dans les médias. Qu’est-ce qu’on rate en les ignorant ?

Marina Volodina : Beaucoup. L’Ingouchie, d’abord : c’est la plus petite République de Russie par la superficie, mais aussi l’une des plus denses et, socialement, l’une des plus soudées. Les Ingouches ont une cohésion clanique exceptionnelle, structurée autour des teïps (clans), qui a permis à la société de tenir pendant des périodes extrêmement difficiles — déportation stalinienne de 1944, tensions avec l’Ossétie du Nord sur le district de Prigorodniy dans les années 1990. Il faut distinguer l’Ingouchie de la Tchétchénie : les deux peuples sont proches linguistiquement et culturellement (les Vainakhs), mais leurs trajectoires post-soviétiques sont très différentes. L’Ingouchie n’a pas connu les guerres tchétchènes au même degré, et la relation au pouvoir fédéral a été plus négociée, moins frontale. La Kabardino-Balkarie, ensuite, est un cas d’école de la gestion des diversités : deux peuples principaux (les Kabardins, Circassiens de l’est, et les Balkars, peuple turcophone), une même République, des histoires coloniales distinctes (les Circassiens victimes du génocide de 1864, les Balkars déportés en 1944 comme les Tchétchènes). La coexistence fonctionne, mais elle requiert une gestion permanente des mémoires et des revendications. C’est beaucoup plus compliqué, et beaucoup plus riche, que ce que les médias montrent quand ils condescendent enfin à regarder dans cette direction.


Hélène Cormier : Les tensions entre le Caucase du Nord et le reste de la Russie — ou entre les populations caucasiennes et les Russes dits « de souche » — sont réelles. Comment les décrire honnêtement ?

Marina Volodina : Il faut distinguer plusieurs types de tensions, parce qu’elles n’ont pas les mêmes causes ni les mêmes solutions. La première tension est économique et sociale : dans les grandes villes russes, les migrants du Caucase du Nord sont souvent perçus comme des concurrents sur le marché du travail ou du logement, et ce sentiment peut se cristalliser en hostilité ethnique. Les stéréotypes sont forts, persistants, alimentés par des médias qui n’ont longtemps couvert le Caucase qu’à travers la violence. La deuxième tension est culturelle et religieuse : la visibilité croissante de l’islam — femmes voilées dans les rues de Moscou, mosquées qui s’agrandissent — génère des réactions de rejet dans une partie de la population russe orthodoxe ou simplement laïque qui n’a pas les outils pour lire cette présence autrement qu’avec anxiété. La troisième tension, moins visible mais fondamentale, est politique : les républiques du Caucase du Nord négocient en permanence leur autonomie réelle dans le cadre fédéral. Certaines ont obtenu des prérogatives spécifiques (la Tchétchénie sous Kadyrov jouit d’une autonomie de fait considérable en échange de la loyauté militaire). D’autres se sentent marginalisées dans les décisions fédérales qui les concernent. C’est une tension structurelle qui ne disparaîtra pas avec la bonne volonté : elle est inscrite dans l’architecture même de la fédération.


Hélène Cormier : Pour finir, l’Europe comprend-elle vraiment le Caucase du Nord ? Qu’est-ce qui manque dans notre regard ?

Marina Volodina : Non, clairement pas. Et c’est dommage, parce que c’est une région qui est à quatre heures d’avion de Paris. Ce qui manque en premier, c’est le temps long. Les journalistes européens arrivent au Caucase du Nord lors des crises — attentats, guerres, tensions politiques — et repartent dès que la crise se stabilise. On ne voit jamais le quotidien, la vie ordinaire, les transformations lentes. Ce qui manque en deuxième, c’est la pluralité des voix. Le Caucase du Nord est présenté à travers quelques figures — Kadyrov, principalement — comme si l’espace politique et social se résumait à un seul homme dans une seule République. Les gens là-bas sont absents du récit : les intellectuels daghestanais, les militants ingouches des droits humains, les entrepreneures kabardines, les poètes balkariens. Ce qui manque en troisième, c’est la curiosité linguistique. Personne ne parle les langues du Caucase en Europe. L’aVar, le tchétchène, le kabardino-tcherkesse sont des langues extraordinairement complexes et fascinantes — les langues caucasiennes et leur contact avec le russe ont d’ailleurs généré une littérature académique considérable — mais elles restent inconnues. Sans accès aux sources primaires, le regard reste superficiel. Je terminerai en disant que comprendre le Caucase du Nord n’est pas un exercice exotique : c’est comprendre une des formes possibles de la modernité non-occidentale, avec ses contradictions, sa densité, sa vitalité propre.


Cinq idées reçues sur le Caucase du Nord

  1. « Le Caucase du Nord, c’est la Tchétchénie ». Faux. La région comprend sept républiques très distinctes — Tchétchénie, Daghestan, Ingouchie, Kabardino-Balkarie, Ossétie du Nord-Alanie, Karatchaïévo-Tcherkessie, Adyguée — avec des histoires, des langues, des structures sociales et des dynamiques politiques différentes. Réduire le tout à la Tchétchénie, la plus médiatisée, revient à réduire l’Union européenne à la France.

  2. « La religion y contrôle tout ». Réducteur. L’islam est une dimension centrale de la vie sociale, mais il coexiste avec des pratiques laïques, des normes coutumières préislamiques (l’adat), des formes de religiosité soufie qui ne ressemblent en rien à l’image qu’on se fait de l’islam « fondamentaliste ». Les femmes voilées qui passent leur master de médecine à Makhatchkala incarnent une réalité que le cliché n’arrive pas à saisir.

  3. « L’économie y est entièrement artificielle ». Inexact. La dépendance aux transferts fédéraux est réelle, mais l’économie informelle, l’agriculture, le commerce transfrontalier et l’entrepreneuriat local constituent un tissu économique vivant que les statistiques officielles ne capturent pas. Comme pour les femmes du Caucase du Nord dans notre article précédent, la réalité de terrain est toujours plus nuancée que les catégories importées.

  4. « La région est en guerre permanente ». Le pic de violence armée date des années 1990-2009. Depuis, malgré des incidents réels et des tensions qui persistent, le Caucase du Nord n’est pas une zone de guerre. Des millions de personnes y vivent, y travaillent, y étudient, y font des enfants, y font du tourisme — l’Elbrouz et la station de ski de Dombay accueillent des dizaines de milliers de visiteurs chaque année.

  5. « Les peuples caucasiens sont fondamentalement anti-russes ». C’est ignorer la complexité des trajectoires individuelles et collectives. Il y a des nationalistes, des indépendantistes, des autonomistes — et il y a des dizaines de millions de citoyens russes qui s’identifient à la fois à leur identité ethnique et à la fédération. Ces identités ne s’excluent pas nécessairement. La loyauté à Moscou peut être instrumentale, conditionnelle, négociée — elle n’en est pas moins réelle dans ses effets.


Ce qu’il faut retenir

Le Caucase du Nord n’est pas une anomalie russe. C’est au contraire un révélateur : la région expose, de manière concentrée et visible, les tensions que la Fédération de Russie affronte partout — entre centralisme et autonomie, entre islam et laïcité d’État, entre modernité globale et ancrages locaux. Comprendre le Caucase du Nord, c’est comprendre quelque chose d’essentiel sur ce qu’est la Russie au XXIe siècle.

La diversité y est une ressource, pas seulement un problème. La mosaïque ethnique du Daghestan, le soufisme tchétchène, les traditions circassiennes de Kabardino-Balkarie — tout cela constitue un patrimoine culturel d’une richesse exceptionnelle, trop souvent invisible derrière le récit sécuritaire. Les chercheurs qui travaillent sur ces terrains le savent. Il faut élargir le cercle de ceux qui en bénéficient.

La jeunesse caucasienne est l’acteur clé des décennies à venir. Elle est nombreuse, connectée, mobile, ambitieuse — et elle navigue dans des contraintes réelles que ses parents n’avaient pas anticipées. Ce qu’elle fera de la région d’ici 2030-2040 sera déterminant, non seulement pour le Caucase du Nord, mais pour l’ensemble de la fédération russe. La suivre, l’écouter, la documenter : c’est l’une des tâches les plus urgentes de la recherche en sciences sociales sur la Russie contemporaine. Pour ceux qui souhaitent préparer un voyage découverte dans les républiques du Caucase du Nord — Daghestan, Ossétie, Kabardino-Balkarie — malgré les complexités actuelles, RussieVoyage.fr propose des ressources et des récits de terrain sur ces territoires méconnus.